Pourquoi vous être intéressé au rapport entre Rodin et le maire de Calais ?
Rodin a créé l’œuvre mais celui qui l’a fait accepter est le maire de Calais, son commanditaire. Ce qui est très étonnant, c’est que cette œuvre, qui a révolutionné la sculpture mondiale, qui a un caractère inédit, surprenant, soit le fruit d’une commande publique d’une ville française. Cela renverse complètement les clichés d’une petite bourgeoisie étriquée, repliée sur l’académisme. C’est précisément de là qu’on l’attendait le moins que surgit l’impulsion politique qui permettra à un sculpteur encore peu connu de produire le chef-d’œuvre qui le fera immédiatement reconnaître comme un très grand sculpteur, voire un génie. Parce qu’en vérité, on ne sait pas d’où sort cette œuvre. Quelles en sont les influences, on a du mal à le dire. Elle ne se rattache à aucune tradition, aucune école de l’époque. C’est un geste isolé, dont on ne soupçonne pas la source. L’œuvre est bouleversante : six hommes face à la mort. Le roman est une enquête que j’ai menée pour tâcher de comprendre ce qui rend cette œuvre si étonnante et bouleversante. En me documentant, j’ai très vite vu apparaître le maire de Calais.
Comment en est-il arrivé à faire cette proposition à Rodin ?
Il a eu l’idée de commander une sculpture en hommage aux bourgeois de Calais, ces héros du début de la Guerre de Cent ans. Il a alors demandé à un sculpteur calaisien qui il pourrait solliciter pour accomplir cette œuvre. Celui-ci lui a indiqué un sculpteur parisien peu connu mais plein de talent, dont il subodorait qu’il allait percer. Aussitôt, le maire de Calais se rend à Paris pour rencontrer Rodin dans son atelier. Comme mû par l’intuition. Dans le livre, j’avance le fait que le nom Rodin lui plaisait : c’est un nom solide qui inspire la confiance. Alors, il le rencontre et il est tout de suite subjugué. Par le personnage et par le lieu : le dépôt des marbres à Paris. Un atelier de sculpteur est un endroit étonnant. En l’occurrence, c’est un grand hangar qui est tout à la fois entrepôt et atelier. Il m’est arrivé de visiter le dépôt des sculptures de la ville de Paris. Une sorte de halle ferroviaire emplie de centaines de sculptures, notamment les maquettes de concours. C’est une ambiance tout à fait étonnante. Au sens propre, surréaliste. Vous vous trouvez au milieu de soldats, d’écrivains, de quantité de femmes nues, d’allégories, d’animaux. Omer Dewavrin, le maire de Calais, s’est d’un coup trouvé parmi un tel monde. Ce bon bourgeois de Calais a dû être ébahi.
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Vous évoquez aussi l’abîme dans lequel plonge Rodin pour créer son œuvre. Il lui faudra plus de dix ans pour l’achever. Cette lutte contre soi-même est-elle la condition nécessaire à la création d’une œuvre originale ?
Oui ! Lorsque Rodin a eu connaissance du sujet de la commande, il s’en est aussitôt emparé. Il était encore pauvre, mais je ne pense pas que ce soit une opportunité qu’il ait saisie pour s’enrichir. C’est un sujet qui l’a profondément touché. L’œuvre que nous connaissons ne ressemble pas à une commande. C’en est pourtant une. Dans le premier projet de maquette, il livrait une version héroïque de ces Bourgeois. Eustache de Saint-Pierre y lève le bras fièrement pour montrer le camp des Anglais. Le geste est un peu emphatique, mais il y a déjà les six bourgeois, alors qu’on lui en avait commandé un seul, censé représenter les autres. Il en crée directement six, ce qui est un coup d’audace, et qui va coûter beaucoup plus cher. Dans la version définitive, Eustache ne lève plus le bras, il est consterné. Rodin a finalement décidé de les montrer non pas au moment héroïque où ils prennent la décision du sacrifice, mais au moment où ils réalisent le sacrifice qui est le leur : ils vont mourir. Ils voient tout à coup leur vie défiler. Ces hommes sont dans la force de l’âge et vont au sacrifice, alors qu’ils ont des biens, des enfants : ils ont beaucoup à perdre. C’est ce qui en fait tout le pathos : Rodin les saisit à cet instant où ils contemplent l’abîme dans lequel ils vont plonger. C’est une œuvre sur la condition humaine. Il a dû puiser tout au fond de sa propre douleur pour y arriver. Nous savons qu’un des accidents qui l’ont le plus marqué est la mort de sa sœur. Elle n’avait pas vingt ans et Rodin l’aimait beaucoup. Il s’est ensuivi une dépression profonde, qui a failli le mener dans les ordres. Il avait donc cette familiarité avec la mort. Et dans cette œuvre se trouve la méditation de tout homme sur sa propre mort.
Vous abordez également un sujet plus prosaïque, mais qui est presque devenu un motif littéraire, c’est le rapport des artistes à l’argent…
Je dirais même que c’est le rapport aux institutions, plus généralement, qui est un motif d’obsession chez les artistes et écrivains. L’argent est une institution. Mais l’autorité et le pouvoir sont aussi très prégnants. Et Omer Dewavrin représente tout cela. Il est à la fois la figure institutionnelle et celle qui peut pourvoir aux besoins financiers de l’artiste. C’est un pragmatique qui compte le temps et l’argent. Son projet n’est pas d’abord esthétique mais civique. Il veut une œuvre qui exalte Calais et qui puisse servir son identité. Qui édifie les Calaisiens. C’est au contact de Rodin qu’il commence à toucher du doigt l’esthétique du projet. Le souci esthétique se fait un chemin dans cet homme. Il y a cette scène dans le livre où Omer part en villégiature avec sa femme après qu’il a vendu son étude de notaire. À Annecy, il se trouve face à la beauté du paysage et la perçoit. Il est touché par le sublime, comme dirait Kant. C’est un homme qui a changé, mais il reste pratique et continue d’œuvrer à l’installation de ses Bourgeois. Je pense qu’il y avait en lui un sens esthétique qui s’épanouit.
Je respecte l’Histoire, mais il y a toujours des interstices dans lesquels la littérature peut s’engouffrer. Ce sont des choses que l’on ne sait pas, ou qui posent des questions insolubles
Ce roman est une histoire d’amitié aussi belle qu’étonnante entre Rodin, Omer Dewavrin et sa femme Léontine que met très bien en relief le manque de considération et d’affection que Rodin témoigne envers Rilke, qui est son jeune secrétaire.
Rodin traitait Rilke assez mal, affectait de ne pas voir qu’il était un grand poète. Ils en sont même venus à se fâcher, avant de se réconcilier. Alors qu’avec Mme Dewavrin, c’était tout autre chose. Quelque chose s’est passé entre le couple et le sculpteur. La dernière lettre d’Omer à Rodin se termine par ce mot « affectueusement », qui est très fort, surtout pour un homme du XIXe siècle. C’est normalement un terme que l’on réserve à la famille ou à un très vieil ami. Le sculpteur a dû se découvrir des affinités avec Léontine qui, comme lui, n’était pas une intellectuelle et avait un rapport immédiat et très sensible au monde.
Vous mettez aussi en scène le rapport de Rodin aux autres artistes. Une scène dans laquelle il écrase totalement Monet, une autre où il fait de même avec Rilke.
Celui qu’il respecte, c’est Mirbeau, avec qui il a une relation forte. Pour lui, les autres artistes, peintres et sculpteurs, n’étaient rien. Il avait de l’admiration pour l’œuvre de Monet, mais cela ne l’impressionnait pas. Il aurait aussi pu être un grand peintre, ce que laisse entrevoir une de ses toiles au Musée Rodin, et il le savait. Lorsqu’il installe ses Bourgeois devant les toiles de Monet, l’effaçant complètement, celui-ci est furieux mais ne lui en veut finalement pas. C’est d’autant plus étonnant que Monet était connu pour être caractériel. Mais à l’époque, Rodin avait une bien plus grande renommée que lui. En revanche, le sculpteur était très impressionné par les écrivains, sauf par Rilke, peut-être parce qu’autrichien, très jeune à cette époque, petit et fluet… Rilke admirait profondément Rodin, mais l’admiration n’était pas mutuelle. Il n’est pas dit qu’il ait lu un seul poème de Rilke, alors que c’était un grand lecteur. Je formule ainsi l’hypothèse que sa vision des Bourgeois sort de sa lecture de Froissart. C’est le langage du vieux picard qui produit en lui la vision de la sculpture.
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Votre écriture est très littéraire, mais beaucoup de sujets de vos livres sont historiques. D’où vous vient cette fibre ? Avez-vous des modèles ?
Je n’ai pas de modèle, sauf Michelet qui était un historien rigoureux et un grand conteur. Je n’ai pas lu toute son œuvre mais j’aime sa manière de traiter l’histoire. L’histoire dépasse toujours la fiction, c’est pour cela qu’elle est pour moi un réservoir inépuisable. Regardez ce qui est arrivé dernièrement et que nous venons d’apprendre : un islamiste danois tue cinq personnes avec un arc et des flèches en pleine rue, en Norvège. C’est invraisemblable, mais pourtant vrai. Qui aurait pu imaginer cela ? Sur un tout autre plan, l’histoire de Jeanne d’Arc est également invraisemblable. Aucun romancier n’aurait pu l’imaginer. De même pour Napoléon. Je respecte l’Histoire, mais il y a toujours des interstices dans lesquels la littérature peut s’engouffrer. Ce sont des choses que l’on ne sait pas, ou qui posent des questions insolubles. Pourquoi, après le sacre de Reims, Jeanne d’Arc ne rentre-t-elle pas chez elle ? Elle a été anoblie, largement dotée par le roi. Elle aurait pu épouser un riche seigneur ou entrer dans les ordres. Non, elle continue de combattre les Anglais, contre la raison diplomatique. Ce que je pense, c’est qu’elle aimait la guerre. Non pas la mort ni la souffrance. Elle a pitié des Anglais blessés, mais elle aime le bruit des armes, la compagnie des soldats qui donnent tout et vont jusqu’au sacrifice. Elle découvre chez eux une forme de sainteté, même au milieu de la pire brutalité. C’est mon intuition de romancier.
HONNEUR AUX BOURGEOIS !
« Depuis que j’ai le monument de Calais, j’y ai mis mon temps plus qu’à tout autre travail », écrit Rodin au sujet de cette œuvre hors du commun. Peut-être plus encore que sa Porte de l’enfer, les Bourgeois ont plongé Rodin dans le gouffre de solitude d’où, seul, l’artiste peut aller puiser l’élan créateur. Car cette œuvre n’a rien de commun avec ce que l’on connaissait avant. Rien de commun avec ce que l’on connaîtrait après. C’est elle qui a, au sens littéral, fait Rodin. Michel Bernard a plongé, lui, dans cet interstice que laissent les lacunes biographiques, pour éclaircir ce mystère : comment, d’une simple commande publique du maire de Calais en sommes-nous arrivés à un tel chef-d’œuvre ? Dans une langue d’une beauté classique, il met en scène le sculpteur et son commanditaire, les rapports affectifs qui se nouent entre eux, et qui auront raison des obstacles que l’avènement d’une œuvre aussi extraordinaire ne peut éviter de soulever. Beau, sensible et intelligent. MF

La Table Ronde, 20 €, 196 p.





