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Normandie : l’islam des paumés

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Publié le

28 décembre 2021

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On connait l’islam institutionnel ou médiatique de la grande mosquée de Paris, l’islam radical, hype et dissident soutenu par les pays de Golfe et l’islam,« street life » pour jeunes un peu paumés des cités des grandes métropoles. On connait moins l’islam périphérique et campagnard avec ses mosquées en préfabriqués. Un phénomène non négligeable qui joue pour l’instant la carte de la docilité.
islam des champs

« Le fondamentalisme ne pousse pas dans nos prairies normandes », assurait Marine le Pen en 2012 – un peu démunie quand un journaliste lui demandait de fournir « la preuve » d’un lien de causalité entre terrorisme islamiste et immigration. La Normandie, pour le commun, ce sont les collines vertes et ondulées du bocage ; pas encore les dômes ocres et ronds des mosquées. Et malgré le réchauffement climatique, on ne produit pas encore de camembert avec le lait de chamelles. L’islam est là pourtant ; alors qu’on ne l’y attend pas forcément. Pour autant la fertilité bocagère laisse-t-elle fleurir la mauvaise graine fondamentaliste ? La Normandie compterait trente-cinq lieux de culte sur les cinq départements : de la mosquée proprette et rayonnante à la salle de prière en préfabriqué des sous-préfectures. L’agglomération rouennaise et l’Eure sont bien pourvues. À proximité de la région parisienne (un peu plus d’une heure de train pour Évreux et Rouen), la partie haute de la Normandie ressemble un peu à sa banlieue. L’assassinat terroriste du père Hamel a offert à la communauté musulmane l’occasion de se distancier publiquement du terrorisme – participant aussi rituellement à des cérémonies d’hommage œcuméniques avec les représentants des autres confessions.

« On manque de mosquées »

Alors que les grandes villes sont pourvues, les musulmans localement se plaignent dans la presse de manquer de lieux de culte adéquats – reprenant l’antienne de l’islam des caves pour mieux agiter le chiffon rouge de la radicalisation : « Une mosquée est un rempart contre la radicalisation. On y enseigne la vraie religion. S’il n’y a pas la mosquée, les jeunes vont sur Google », assurait à la presse locale Mohammed Karabila, président du conseil régional du culte musulman, en 2017. « Enseigner la vraie religion » : le ton peut sembler parfois directif. Il s’agit pourtant souvent de cela : à côté de chaque mosquée, on trouve adjointe une salle d’enseignement (parfois aussi un salon de thé). À destination de plusieurs tranches d’âge, une école musulmane – l’école Annour – accompagne ainsi celle d’Hérouville-Saint-Clair, dans la banlieue populaire de Caen. Le programme y est clair : « Lecture aisée de langue arabe, histoire et pratiques essentielles de l’islam, éduquer la bonne morale islamique, mémorisation de quelques sourates du saint coran » (sic).

Lire aussi : Bretagne : l’islam des abattoirs

Convergence régionale oblige, il y aurait une solidarité normande entre mosquées. Les grands établissements du Havre ou de Rouen donnent régulièrement pour leurs petites sœurs. La grande mosquée d’Évreux coûterait pas moins de 3 millions d’euros pour une communauté d’environ quatre mille cinq cent fidèles – soit près de 800 euros par fidèle sur toute la durée du chantier – lequel serait selon les médias locaux financés par les seuls dons des particuliers. Des familles pourraient donner jusqu’à l’équivalent d’un mois de salaire, d’après le témoignage de fidèles lors des journées portes-ouvertes des dites mosquées. La ferveur est là. Suffit-elle pour ces chantiers plantureux ? Dans son rapport, la sénatrice de l’Orne Nathalie Goulet, évoquait un financement étranger de 30 % pour « l’islam de France » soit l’entretien cultuel, en particulier les nombreux imams détachés de Turquie, d’Algérie ou du Maroc.

Flers et sa mosquée

La mosquée, c’est aussi aux champs. À Flers, dans l’Orne, pays de calvaires, ancienne terre chouanne, on trouve désormais « la mosquée du coin ». C’est un bâtiment assez discret au détour de chemins caillouteux. Coincée entre deux maisons en pierre, la mosquée de Flers ne tranche pas avec l’ambiance périphérique de la bourgade normande. À la salle de prière des hommes, un tapis recouvre le sol en contreplaqué. Le mobilier est rudimentaire. Une vidéo vous explique comment accéder à la salle des femmes : dans un coin bien caché menant à une annexe assez étroite. L’établissement religieux est proche de l’association franco-turque de Flers – laquelle compterait six cent adhérents et deux mille sept cent visiteurs ou bénéficiaires réguliers de ses œuvres. La structure met à disposition une épicerie ouverte tous les jours, des activités pour les enfants. Ces chiffres impressionnent. Flers compte seulement quinze mille habitants dont certains vivent dans des cités. La ville doit sa communauté turque à un appel de main d’œuvre lancé dans les années 1970, notamment par les entreprises du bâtiment. Pour la jeune génération, les liens ne se distendent pas avec le pays d’origine de leurs parents ou grands-parents ; les kebabs de la bourgade font souvent leur réclame directement en turc sur internet. La communauté est solide.

En Normandie, l’association France-Palestine fait souche dans certaines villes et sert de point de rencontre entre jeunes beurs, militants humanitaires et syndicalistes préretraités de la fonction publique

Et le modèle fait souche. La mosquée de Flers aimerait s’étendre. Avançant le montant de sept cent cinquante mille euros, l’association appelle ses fidèles à donner à « l’association des musulmans de Flers et du Bocage » en vue de construire « notre palais du Paradis » – soit un agrandissement de la mosquée locale. Le tout associé à un message du pseudo-prophète : « Celui qui construit pour Allah une mosquée, Allah lui construit une maison au Paradis plus vaste ». On trouve sur les commentaires Facebook des musulmans normands de sympathiques chamailleries sur le thème : « Quelle ville aura la plus grande mosquée ? » Dans l’Orne, cette émulation porte : Argentan (treize mille habitants) a ouvert la sienne en 2019, la Ferté-Macé (cinq mille habitants) a ce projet depuis longtemps. La plupart sont accompagnées de salles de cours et de lectures. « Une demande forte », rappellent toujours les autorités religieuses.

Quid des Ornais les plus autochtones ? Pour l’instant, une certaine complaisance l’emporte devant ce succès. À Flers la mosquée propose des journées portes-ouvertes. Curieux et visiteurs s’y font servir du thé vert et des loukoums. En Normandie, l’association France-Palestine fait souche dans certaines villes et sert de point de rencontre entre jeunes beurs, militants humanitaires et syndicalistes préretraités de la fonction publique. Dans la presse, dès qu’un représentant musulman s’exprime, le ton est très policé. Et les mosquées se construisent en Normandie sans démentir ce fatalisme hésitant qui a toujours fait la réputation de la région.

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