La comédie musicale est sans doute le genre qui permet le plus au cinéma de faire ses preuves : parce que c’est un genre codifié, opératique par essence, parce qu’il nécessite une parfaite gestion de l’espace, du montage et de la direction des corps. On pourrait même dire que la comédie musicale est l’aboutissement du cinéma comme dispositif : les grands réalisateurs de l’âge d’or hollywoodien ne s’y sont pas trompés, qu’il s’agisse de Mankiewicz (Blanches Colombes et Vilains Messieurs, pépite oubliée à voir absolument) de l’immense Minelli (Brigadoon, sans doute son chef d’œuvre pourtant resté dans l’ombre) ou de Robert Wise, en passant par la forme canonique « chantante » des grands classiques Disney, le cinéma hollywoodien y a trouvé son apax. Pour Spielberg , se frotter au genre était un vieux rêve, qu’il n’a jamais caché : voir le prologue incroyable d’Indiana Jones et le temple Maudit, vertigineux chassé-croisé entre une scène de Broadway revue par Fritz Lang et un cartoon tintinophile, ou encore l’intégralité de Rencontres Du Troisième Type, monté avec la complicité de John Williams et entrevu comme une véritable partition symphonique brucknerienne, jusqu’à l’apothéose de couleurs et de sons que l’on sait, devant un François Truffaut tétanisé…
En fait, West Side Story est le pendant parfait de Ready Player One : un hommage à l’autre versant du rêve, celui de l’enfance
On sait que Spielberg, qui a grandi pendant les années 50 dans la banlieue californienne, a également fait toute sa culture cinématographique dans cette ambiance technicolor et que la musique de Leonard Bernstein a bercé ses oreilles d’enfant, apportée à la maison par sa mère pianiste. Quoi de plus normal si aujourd’hui le réalisateur s’en empare ? Cinéaste total capable de maîtriser tous les genres, Spielberg semble pressé de revenir aux sources du cinéma qui l’a formé (on annonce que son prochain film devrait être un western). Film dédié à son père, il est aussi par sa forme et sa maestria dédié aux pères de l’âge d’or, à ce cinéma américain qui frisa la perfection. Pourtant, West Side Story n’est pas un film hommage, testamentaire, il n’a rien d’une révérence guindée et lugubre, au contraire c’est un film chatoyant, multicolore, dont certains plans nous replongent dans l’Amérique des années 50 et dans ces chromos vibrants, à l’artificialité exaltée, dont a été capable l’industrie d’alors.
En fait, West Side Story est le pendant parfait de Ready Player One : si ce dernier était un hommage à la culture geek et adolescente qui a également formé Spielberg, West Side Story est un hommage à l’autre versant du rêve, celui de l’enfance. Une enfance forcément bouleversée par cette tectonique des plaques typiquement américaine, où le fantasme intégrationniste côtoie les cicatrices béantes de peuples arrachés à leur condition et catapultés dans une arène géante. Une Amérique profondément fracturée et toujours aussi actuelle, dont le cinéaste redessine les contours sans jamais tomber, contrairement à ce qui a pu être dit, dans les déviances du wokisme. Comme dans Ready Player One, ce qui frappe c’est sans doute cette extrême candeur alliée à la virtuosité, cette foi totale dans le cinéma, qui rend le spectateur intelligent à chaque plan, qui repose les conditions du regard à chaque travelling, à chaque mouvement de caméra. A ce titre, la scène de la rencontre au dancing n’a sans doute pas d’égal en termes de tension amoureuse, Spielberg déchaine ici toute l’opératique dont il est capable, renvoyant le cinéma à sa nature de dispositif, de spectacle forain, ne cachant même plus les multiples projecteurs qui caressent le champ de vision avec des lense flare spectaculaires…
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West Side Story, c’est tout simplement le retour d’un cinéma total, où c’est la mise en scène qui raconte tout, qui montre tout, qui fait le portrait d’une Amérique contemporaine communautaire et ultra violente sans jamais tomber dans la moraline ni dans l’exercice de style un peu vain. Jusqu’à ce final désespéré, qui prouve à quel point Spielberg marche ici dans les traces de Kubrick, en devenant le plus grand cinéaste vivant, à la fois profondément juif, profondément nihiliste, et profondément humain.
West Side Story de Steven Spielberg (2h36), avec Ansel Elgort, Rachel Zegler et Ariana DeBose, en salles depuis le 8 décembre





