L’île de Malte et sa langue unique sont les derniers reliefs d’une des plus vieilles civilisations européennes, un port de pêche florissant pendant l’Antiquité où convergeaient les routes commerciales et où dialoguaient toutes les cultures : c’est désormais une région oubliée, un véritable angle mort en plein milieu du monde méditerranéen. Le réalisateur américain d’origine maltaise Alex Camilleri, venu du documentaire, a voulu réparer cette injustice et donner la parole à une des populations les plus précarisées de l’île, celle des pêcheurs traditionnels qui travaillent à bord de leur luzzus, embarcations légères qu’on se lègue de père en fils depuis des générations, peintes de couleurs vives et à qui on attribue volontiers une âme : celle d’une famille, celle d’un métier, celle d’une culture en voie de disparition. Comme leurs confrères du continent, les pêcheurs maltais sont désormais soumis à une législation draconienne de la part de l’Union Européenne, qui les condamne peu à peu à quitter leur métier.
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Camilleri s’empare de cette thématique brûlante et signe un premier long-métrage tout en nuances, évitant constamment l’ostentation dramatique. En s’attachant au pas d’un jeune pêcheur qui vient d’être père, il tend vers l’universel et prend le pouls d’une génération sacrifiée, en mal de repères, incapable de choisir entre un legs familial de plus en plus lointain et une réalité toujours plus déceptive, dans laquelle il faut affronter de concert une paternité aux contours flous et une bureaucratie aveugle. Avec une vraie passion pour son sujet, le cinéaste filme près des corps, ne quitte jamais les pas de son acteur principal, amateur comme la plupart des acteurs du film, et montre à quel point l’île de Malte est devenue le symbole de cette maltraitance européenne, qui sabre à la fois les destins et les traditions, plongeant toute une population dans une sorte d’hébétude. Jasmark le pêcheur sera amené à quitter son métier et à détruire son bateau pour toucher un modique chèque de réinsertion. La scène, terrible, s’attarde un instant sur l’embarcation, sur lesquelles sont peint les yeux traditionnels, héritage de la culture phénicienne. Ce regard mutique, ce regard du bois, c’est celui de la vieille Europe qui meurt et à qui le pêcheur tourne désormais le dos. Pourtant, Camilleri se garde bien de moraliser : il reste toujours l’espoir de la transmission, et la dernière scène poignante conserve intacte l’idée d’un futur possible.
LUZZU (1h34), d’ALEX CAMILLERI, avec Jesmark Scicluna, Michela Farrugia, David Scicluna, en salle le 5 janvier





