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L’Ukraine et la droite française : péché d’orgueil et politique de faiblesse

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27 février 2022

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Il y a une semaine encore, Eric Zemmour, Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon juraient leurs grands dieux que jamais les troupes russes n’entreraient en Ukraine. Au lendemain du déclenchement de l’invasion par le Kremlin, le 24 février, le poutinolâtrisme français a du plomb dans l’aile. On ne va pas s’en plaindre.
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L’invasion de l’Ukraine par la Russie vient mettre un terme à la campagne présidentielle française. Avait-elle vraiment commencé en réalité ? Si on énumère les événements qui ont balisé depuis quelques mois la course à la présidentielle, nous sommes vite réduits à l’anecdote : l’entrée en lice d’Eric Zemmour, la victoire à la primaire de droite de Valérie Pécresse grâce au vote du chien Clovis et, pour finir, l’entrée en lice de Christiane Taubira, non-événement par excellence. La seule chose qui n’ait pas eu lieu, c’est l’entrée en campagne d’Emmanuel Macron, qui peut être assuré de sa réélection, non pas tant à cause de la crise ukrainienne qu’en raison de la nullité de ces adversaires, toutes tendances confondues, depuis des mois. Le soufflé Pécresse est vite retombé et le naufrage de l’ex- « gauche plurielle » fait penser à ces films d’horreur de série Z dont les protagonistes prennent la décision de faire des groupes de un pour tomber plus sûrement sous les coups du tueur psychopathe.

Mais il est plus frappant encore de voir à quel point la droite dite « nationale » a été si convaincue de voir son triomphe sortir de l’effondrement de ses vieux adversaires qu’elle n’a même pas pris soin de raffiner un peu son logiciel politique, persuadée de façon autiste que ses idées avaient « conquis le pays », mais en réalité incapable de prendre la réelle mesure du retour de l’histoire en Europe. C’est que la conception de l’histoire défendue par cette droite-là relève tout autant du fantasme et de l’idéologisation des faits qu’elle dénonce chez ses adversaires politiques. Les paroles prononcées par le candidat Zemmour en déplacement pour un meeting à Chambéry le 25 février, au lendemain de l’invasion ukrainienne, en sont l’exemple flagrant.

Comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, Zemmour s’est planté sur la crise ukrainienne. L’erreur, toutefois, n’est pas impardonnable, c’est l’orgueil qui est un péché mortel

Après avoir consacré de longues semaines à présenter la Russie comme une victime de l’expansion d’une Alliance atlantique faiseuse de guerre, la position d’Eric Zemmour – comme celle de Marine Le Pen, ou de Jean-Luc Mélenchon par ailleurs – est aujourd’hui difficile à assumer. Encore Mélenchon a-t-il pour lui le solide héritage de la dialectique marxiste qui lui permet toujours de justifier ses volte-faces. Mais Zemmour, candidat de la « lucidité », du « réalisme » ou du « pragmatisme », ne peut s’autoriser à faire table rase des déclarations passées. Il lui faudrait au contraire assumer ses erreurs pour aller de l’avant et s’adapter à la situation nouvelle, c’est, après tout, l’une des premières qualités que l’on exige d’un homme politique et d’un chef d’Etat. Or, toute la rhétorique zemmourienne, dans le rapport qu’il prétend entretenir à l’histoire et à ce qu’il nomme « le réel », repose une forme de culture du déni et du refus de l’erreur qui n’a finalement pas grand-chose à envier à la dialectique mélenchonienne.

Comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, Zemmour s’est planté sur la crise ukrainienne. L’erreur, toutefois, n’est pas impardonnable, c’est l’orgueil qui est un péché mortel. Mais à Chambéry, c’est la voix de l’orgueil qui a parlé par la bouche de Zemmour, la voix de l’orgueil blessé. Le candidat de Reconquête  assène que « notre gouvernement était sûr d’avoir convaincu les Russes de ne pas intervenir et nous avions des raisons de penser qu’on éviterait la guerre », argument, on en conviendra quelque peu fallacieux. Mais Zemmour s’empresse surtout de marteler à nouveau son credo : « Je le répète depuis des années : l’expansion ininterrompue de l’OTAN à l’est est un motif d’inquiétude pour les Russes et ils sont prêts à se battre pour l’empêcher. » La rhétorique zemmourienne n’a donc pas variée d’un pouce : les Etats-Unis et l’OTAN ont poussé les Russes à la guerre. Règle n°1 : Zemmour a raison. Règle n°2 : si Zemmour a tort, se reporter à la règle n°1.

Lire aussi : Ukraine : l’impuissance d’Emmanuel Macron

On est très content pour le candidat patriote qu’il réussisse aussi facilement à se redonner de l’assurance mais la question de son ego est dans le contexte actuel assez peu prioritaire.On retiendra surtout une incapacité congénitale à modifier sa grille de lecture et la rage d’assumer jusqu’au bout sa posture. Et il est frappant de constater que cette posture amène le candidat de la reconquête patriote de la France à penser le rôle actuel de la France avec un grand mépris : « Si la France ne se démarque pas diplomatiquement des Etats-Unis, c’est la parole de la France qui n’aura plus aucune valeur car dans l’histoire on ne négocie qu’entre seigneurs, jamais avec un vassal. »

Faudrait-il donc penser que la France n’a, face aux Russes, d’autre choix que celui d’un attentisme et d’un isolationnisme prudent et que la moindre initiative de sa part contre Vladimir Poutine la désigne immédiatement comme un vassal des Etats-Unis ? Quelle est donc cette étrange politique de la faiblesse aujourd’hui prôné par le camp de la droite « patriote » ? De Gaulle, cité à l’envi par Zemmour, n’avait jamais perdu de vue que le moindre signe de faiblesse pouvait être interprété par Moscou comme une invitation à pousser son avantage. Et alors que les troupes  russes encerclent Kiev, on peut être certains aujourd’hui que l’aventure ukrainienne est aujourd’hui regardée par le Kremlin comme un test décisif. Au-delà de l’Ukraine, il y a les pays Baltes, la Pologne, la Roumanie, dont les habitants se précipitent aujourd’hui à la frontière pour aider les réfugiés ukrainiens car ils savent que l’ombre du grand-frère russe s’étend aussi jusqu’à Bucarest.

On aimerait aujourd’hui que les candidats de la droite «nationale » puissent faire preuve de la même lucidité et qu’ils soient capables de renouer avec « une certaine idée de la France », comme l’écrivait De Gaulle

Derrière la Russie, il y a aussi Pékin, qui observe et tire des leçons utiles pour Taïwan. En 1946, Winston Churchill était l’un des premiers à dénoncer le verrouillage de l’Europe orientale entamé par Staline et rappelait : « Ce que j’ai pu voir chez nos amis et alliés russes pendant la guerre, m’a convaincu qu’il n’y a rien qu’ils admirent autant que la force et rien qu’ils respectent moins que la faiblesse, surtout la faiblesse militaire. »

On aimerait aujourd’hui que les candidats de la droite «nationale » puissent faire preuve de la même lucidité et qu’ils soient capables de renouer avec « une certaine idée de la France », comme l’écrivait De Gaulle. Oui mais voilà, ce n’est pas l’ombre de De Gaulle qui plane sur cette droite-là, c’est celle de François Mitterrand dont le decorum politique, installé dans les années 1980, est toujours en place pour notre plus grand malheur et maintient la politique française dans le temps figé du fantasme historique tandis que l’Histoire, la vraie, revient frapper aux portes de l’Europe. La campagne présidentielle française vient de s’achever. Mais dans le contexte actuel cela n’a plus grande importance.

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