L’enfer ne ressemble pas vraiment à l’idée qu’elle s’en faisait. En guise de chaleurs diluviales et de cataractes bouillantes, il n’y a qu’un open-space aux dimensions infinies. Au-delà des vitres teintées, une sorte de brume jaunâtre s’étend dans toutes les directions. Une moquette râpée et légèrement humide recouvre le sol et semble vouloir aspirer ses semelles à chaque pas. L’endroit a l’air désert au premier abord, mais deux types l’interpellent brusquement depuis un box à sa droite. Le premier est un jeune binoclard au front large et le second a l’air d’un inverti légèrement simplet, avec ses bouclettes blondes et ses grands yeux sombres où flotte une vague démence.
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– Gottverdammt, enfin une nouvelle arrivante ! Johann Caspar Schmidt, alias Max Stirner pour vous servir. Cet énergumène â coté se fait appeler Pico. L’énergumène lui adresse un regard distrait avant de se remettre au travail. Il trace fiévreusement des courbes avec une sorte de mine de plomb attachée à un sextant.
– Ne faites pas attention à lui, précise Max Stirner. Il vit mal son cinquième siècle d’éternité.
– In coelo est naturaliter dextrum, et illud non mutatur quamis partes orbis mutentur ! glapit Pic de la Mirandole en dressant un doigt vengeur vers le faux plafond.
Stirner lève les yeux au ciel et désigne une chaise à la jeune femme.
– Expliquez-nous donc ce que vous faites au Malebolge.
– Le Malebolge ?
– Le huitième cercle ! On ne vous a rien dit ? Vous n’avez pas lu Dante ? Le cercle réservé aux faux prophètes, aux charlatans, aux prévaricateurs et à toutes les langues empoisonnées.
Ayn Rand réfléchit. Ainsi donc, elle avait fini par payer pour ses idées. Elle en tire presque une secrète satisfaction. Après avoir fui le bolchévisme qui avait retourné Saint-Pétersbourg comme une crêpe, elle avait conquis à elle seule les États-Unis. La petite Alissa Rosenbaum partie de rien avait fini avec tous les honneurs, désignée grande prêtresse de l’économie libérale par une nation en manque de prophète. Elle qui se rêvait cinéaste aura été connue de son vivant pour son œuvre romanesque mais la postérité se la rappellera comme une philosophe.
Après avoir fui le bolchévisme qui avait retourné Saint-Pétersbourg comme une crêpe, elle avait conquis à elle seule les États-Unis
Ardente défenseuse des valeurs de l’ultra-libéralisme et de la « minarchie », c’est-à-dire d’un État le plus faible possible qui laisse le champ-libre au génie individuel, ses personnages de roman, des entrepreneurs vaillants qui se battent contre une société menacée par un hideux collectivisme, auront inspiré durablement des universitaires, des économistes et des yuppies. Et qu’importe si sa pensée, elle ne l’avait jamais émise qu’à travers une poignée de romans à succès, La Source vive et La Grève, compendiums d’un vitalisme qui bercera bientôt la pop culture américaine, depuis les super-héros jusqu’aux apprentis-sorciers de la Silicon Valley. Qu’importe si tout ce qu’elle a retenu d’Aristote, c’est son anti-platonisme de façade. Qu’importe si au passage elle a inspiré d’authentiques salopards comme Milton Friedman ou Hillary Clinton. Qu’importe si au fond elle n’avait aucun bagage philosophique, qu’importe si elle avait été instrumentalisée par des petits récupérateurs sans vergogne, depuis les libertariens – qu’elle détestait courtoisement – jusqu’aux féministes – qu’elle haïssait vraiment. Elle était restée libre, non ? Elle avait vécu en respectant ses propres enseignements, si tant est qu’ils étaient vivables. Ce dont elle commençait à douter, à voir la place qu’on lui avait réservée ici, quelque part dans une boucle du Styx.
– il appert que ma philosophie n’est pas très éloignée de la vôtre, cher max. J’ai rappelé à l’homme ce que des siècles de bigoterie lui avaient fait oublier : la raison et la nécessité. Au fond, n’est-ce pas ce que tous les êtres humains expérimentent intérieurement depuis l’aube des temps ? Hiérarchiser son système de valeur, donner une échelle, une mesure et un ensemble de priorités à son bagage moral ? L’altruisme, la morale religieuse sont des stratégies d’évitement, des constructions psycho-sociales qui nous empêchent de sonder notre propre cœur. À cause de ces idéologies altruistes, le monde a sombré dans la guerre totale.
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Ce que je propose, c’est une honnêteté systémique vis-à-vis de ses propres sentiments. Savoir tourner le dos à une piscine de noyés pour se choisir Soi. La transparence morale c’est l’égoïsme rationnel. L’être humain, contrairement à l’animal, n’a pas de code de survie automatique. C’est pourquoi il doit organiser ses percepts en concepts, c’est-à-dire bâtir une raison. La raison était là bien avant la foi, bien avant n’importe laquelle de ces croyances sur lequel les sociétés antiques se sont fondées.
– Mais bien sûr, Frau Rosenbaum ! La morale chrétienne, l’esprit clérical qui a gouverné les siècles n’est qu’une paralysie de la raison, instrumentalisée par des souverains sans vergogne ! Jusqu’à la Réforme incluse, tout cela n’est que trafic d’indulgences appliqué jusqu’aux trognons de l’âme.
– Nec prima intentio nec secunda intentio alicubi sunt subiectiue ! renchérit Pico en faisant valdinguer tout son petit matériel.
Ayn Rand pousse un soupir. Malgré tout, ce fatras métaphysique qu’elle avait passé une vie à nier existait bel et bien. Elle est presque rassurée. Il n’empêche qu’ici, le temps risque d’être un peu long





