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Écrivains au pays des Soviets

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Publié le

21 avril 2023

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Parce qu’on oublie trop souvent que la période soviétique fut également une époque d’expérimentation et d’avant-garde littéraire, l’essai passionné et passionnant de Dominique Fernandez permet de mettre les points sur les « i » : oui, le grand roman russe a continué d’exister sous Lénine et Staline, et non, il ne se résuma pas à quelques éloges pénibles du culte ouvrier.
Staline

À l’origine de ce livre, un cliché qui perdure : rien de valable n’aurait été écrit entre Dostoïevski et Soljenitsyne. Pourtant, rien ne s’interrompt en 1917, un vent de renouveau souffle au contraire sur la poésie, le théâtre, la musique, instruisant une nouvelle façon de capter le réel. Le prométhéisme léniniste forme le creuset d’une avant-garde stimulante qui semble toucher tous les arts… sauf la littérature. Et pour cause : le renouveau soviétique réclame d’abord l’urgence et l’immédiateté. Les romans qui évoquent des faits datant de « plus de trois ans » sont systématiquement rejetés. On veut de l’ultracontemporain, de la réalité au détail. Une réalité qui semble à même d’être captée davantage par la poésie ou le théâtre que par le roman. La volonté d’écrire sur le peuple, qui prend ses sources dans la culture française et notamment chez Lamartine, comme le rappelle Fernandez, prend d’abord des formes picaresques, comme chez Maxime Gorki ou Ilya Ehrenbourg. L’homme soviétique est encore à inventer, et il mobilise tous les inspirés d’un monde en pleine mutation.

Lire aussi : Romain Debluë : « Le roman, c’est de la pensée en situation »

Émulation et crispation

La date-clé qui symbolise la crispation du régime, c’est celle du 14 avril 1930: le suicide du dramaturge Maïakovski, qui inaugure funèbrement le début d’une nouvelle ère où les avant-gardes seront désormais domptées à travers une seule idée fédératrice, celle du réalisme social. Un genre une fois de plus victime de clichés, puisque la plupart de ses romanciers sont bien loin de défendre aveuglément la mise en œuvre du plan quinquennal. Si les romanciers deviennent eux aussi des pièces de la machine et doivent répondre à une certaine « mystique du rendement », cela ne les empêche pas de faire preuve de nuance et d’interroger les fondements mêmes du collectivisme. Fernandez fait la part belle à ces grands auteurs soviétiques oubliés par l’histoire, à commencer par Mikhail Cholokhov (prix Nobel 1965) auteur du roman-fleuve Le Don Paisible, où l’écrivain déploie un panel de passions tout en faisant la part belle à la Terre, cette terre russe entendue et comprise à un niveau presque cosmique. Fernandez rappelle que la littérature s’est toujours accommodé de la censure, le roman soviétique n’échappe pas à la règle.

 « On trouve sous Staline les plus grandes satires politiques, de Zamiatine à Ira Levin et, bien sûr, Le Maître et Marguerite »

Ambiguïté

Ainsi, on trouve sous Staline les plus grandes satires politiques, de Zamiatine – auteur d’une saisissante uchronie qui fait de l’ombre à Aldous Huxley et Ira Levin, Nous Autres : une glaçante dystopie dans laquelle la vie future est voulue comme « mathématiquement parfaite ». Une autre satire monstrueuse, c’est, bien sûr, Le Maître et Marguerite, hallucinante nuit de sabbat dans l’inconscient collectif du soviétisme, charge qui valut à Boulgakov d’être appelé par Staline en personne: le petit père des peuples, se livrera, comme le raconte Fernandez, à une de ces passes d’armes dont il avait le secret, entre intimidation et éloge roué. Car le pouvoir soviétique compte bien juguler l’exil de ses plumes les plus prestigieuses. Toute l’histoire du roman soviétique peut donc se voir comme un jeu du chat et de la souris, où le pouvoir intimide, inquiète, puis réserve des largesses le temps d’une entente. À l’heure où les pires clichés sont véhiculés sur la Russie, ce livre-somme de Dominique Fernandez a le mérite de rappeler à quel point « l’esprit russe » est difficilement cernable, et à quel point sa production littéraire et artistique fut sans doute l’une des plus brillantes et incomprises du XXe siècle.


LE ROMAN SOVIÉTIQUE, UN
CONTINENT À DÉCOUVRIR,

DOMINIQUE FERNANDEZ,
Grasset, 552 p., 26 €

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