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« Autofiction » de Pedro Almodóvar : zéro et demi

La mise en abîme, le récit gigogne, la fiction dans la fiction, on connait tout ça par cœur, au moins depuis l’invention du roman occidental et au moins depuis Le Manuscrit Trouvé à Saragosse. Pourtant à l’heure où 90% de la production littéraire est dominée par l’autofiction et par des écrivains qui se racontent écrire, au prix souvent du style et de toute ambition romanesque, le cinéma semble encore réticent à s’emparer du sujet… On comprend peut-être mieux pourquoi à la vision du dernier Almodóvar, de retour deux ans après son très neurasthénique La Chambre d’â côté, qui avait tiré tellement de bâillements au jurés de la Mostra de Venise qu’ils avaient fini par lui remettre le Lion d’Or. On espérait que le réalisateur de Dans les Ténèbres (son meilleur film à ce jour, qui date tout de même de 1983) sorte de son empâtement, avec un sujet aussi ludique, qui embarque autant de promesses : l’argument repose en effet sur un cinéaste en crise d’inspiration qui utilise le drame vécu par son assistante pour nourrir un futur scénario.…

Lost Media : les évangiles du vide
Le « lost media » est un concept qui brasse tout un imaginaire de l’Internet des débuts, porté par une esthétique de la basse-résolution : brouillards de pixels flous ouvrant sur des trappes filmées à la DVcam, apparitions funestes capturées au smartphone sur des bords de route, « tutoriels » bricolage réalisés par des schizophrènes, apparitions paranormales qui moussent à l’orée du champ de vision au détour d’un simple film de vacances… Bref, toutes ces vidéos amateur et semi-cryptiques qu’on pouvait trouver au mitan des années 2000 sur un YouTube encore balbutiant. Si la génération Z s’en est emparée avec autant de passion, à commencer par le YouTubeur Feldup, qui fait une courte apparition dans l’un des épisodes, c’est précisément parce qu’ils n’ont pas connu cette préhistoire du Web et qu’elle a pris une dimension presque mythique, parce qu’elle correspond à une époque où Internet était encore un territoire plein de zones blanches. Les « lost medias », ce sont des vidéos ou, plus rarement, des photos devenues mythiques souvent pour de mauvaises raisons, et dont on a perdu la trace. On y trouve autant de légendes urbaines que de vraies histoires : pour les premières, citons Candle Cove, série pour enfants cauchemardesque diffusée dans les années 1970 sur une obscure chaîne du câble et dont certains témoins racontèrent que seuls les enfants pouvaient la voir (les adultes ne voyant qu’un écran parasité). Parmi les « vrais » lost medias, le plus connu est certainement la vidéo du suicide de Christine Chubbuck, cette présentatrice d’une petite chaîne de télévision floridienne qui s’est tiré une balle dans la tête en direct pendant son émission Suncoast Digest. [...]
Frédéric Beigbeder : le même en mieux

Dans ses derniers livres, Frédéric Beigbeder s’était fait plus grave, soit qu’il écrive sur son père disparu soit que l’ancien séducteur ironique expose sa nouvelle désorientation dans un monde sans second degré ni paillettes ni pardon. Avec Ibiza a beaucoup changé, l’écrivain a la drôle d’idée subversive de ramener Octave Parango, héros de ses best-sellers mi-cyniques mi-tragiques des années 2000, dans un roman de 2026. Non pas sous la forme d’un vieux Parango, non, mais sous celle, intacte, d’un Parango de la belle époque, maso-flamboyant, dont on retrouverait, par exemple, dans la première nouvelle, un manuscrit oublié où celui-ci relaterait une histoire sans lendemain avec une jeune anglaise rendue fascinante par sa disparition. Dans les notes de bas-de-page, cependant, on souligne les traits du temps et les mœurs d’autrefois comme autant de curiosités à traduire à l’usage des nouvelles générations. Le portrait de cette époque mousseuse se fait donc avec un filtre sépia – et c’est ce qui fait tout le charme de la chose.…

Thierry Clermont : écrivain-voyeur
Vous considérez-vous comme un écrivain-voyageur ?

Le terme est devenu fourre-tout, on y côtoie le meilleur comme le pire. Pour une simple raison : voyager et écrire sur le voyage accompli ne suffisent pas. Et je ne parle pas seulement des écrivains qui se mettent un peu trop en avant et qui bouchent le paysage. L’expression ayant été galvaudée, je me dirais plutôt « écrivain-voyeur », ou plutôt : « écrivain-regardeur ». [...]
Simon Liberati : écrivain culte
Connu au-delà du cercle de ses lecteurs pour des anecdotes extra-littéraires, ses livres ont toujours eu un succès d’estime. Admiré par certains de ses pairs, il est, comme le disait Valery Larbaud, un écrivain pour écrivains ; ou, pour reprendre l’épigraphe de Stendhal, un auteur pour « happy few ». On peut le regretter, ou s’en targuer. Pour ces quelques-uns dont je suis, Anthologie des apparitions, 113 études de littérature romantique, Eva ou Stanislas, entre autres, sont des œuvres dont nous nous souviendrons toujours. Malgré cela, et sans doute à cause de querelles s’étant terminées devant la justice – où il tenait le rôle de victime pour avoir reçu des coups de couteau de la main d’Eva Ionesco – son aura s’est obscurcie. Pourtant, ces affaires n’ont jamais freiné ni sa production ni sa qualité littéraire. Bien au contraire. [...]
Abdel Raouf Dafri : le franc-tireur
Comment avez-vous procédé pour éviter l'écueil d’un simple remake mais aboutir à une réelle réinterprétation ?

Comme toujours, lorsque je travaille sur une fiction française, je regarde mon pays et l’état dans lequel il se trouve. Comment les différentes plaques tectoniques ont reconstruit le paysage des humeurs et des problématiques sociétales. En clair, je tente de lire et comprendre l’inconscient collectif de mes compatriotes et de mon pays. Et comme Malik est un personnage qui navigue dans un milieu carcéral et criminel, je me dois de savoir qui gouverne le crime aujourd’hui, en France. Pendant longtemps, ce sont les Corses qui ont régné, à travers les filières de la French Connection ou les cercles de jeux à Paris. C’est pourquoi, le caïd était Corse dans le film et l’esclave, un Arabe. Aujourd’hui, les Corses ne sont plus tellement des patrons. Ils ont été chassés de Marseille par les Arabes qui, désormais, tiennent la ville. Tant au niveau de la rue que dans le monde des affaires, celui des délinquants à col blanc. Du coup, il devenait pertinent d’installer un homme d’affaires arabe dont l’esclave serait un jeune homme noir. Mais un jeune homme noir issu d’un département français. En l’occurrence, Mayotte ! Et là, ce n’est plus le racisme que l’on pointe (comme dans le film), mais la sujétion d’un individu miséreux face à un tout-puissant. Bien-sûr le racisme de certains Arabes à l’encontre des noirs entre en ligne de compte, mais il n’est pas le principal moteur de la série sur le plan de la soumission. [...]
« Junk World » : objet filmique non identifié
En 2017, le monde ébahi découvrait en Junk head un véritable OFNI (objet filmique non identifié). Il avait fallu sept années à son unique concepteur, Takahide Hori, pour animer en stop motion les créatures de ce Brazil bizarre où des cyborgs combattaient des monstres mutants dans des souterrains indéterminés. Après le succès de niche mais mérité du premier opus, voici Junk world, un prequel censé se passer 1042 années avant le premier volet. L’équipe s’est étoffée jusqu’au trio, et le tournage n’aura pas excédé trois ans. L’histoire est encore plus folle, comme si l’idée première de Terminator était passée au mixeur des points de vue multiples du Rashomon de Kurosawa. [...]
BD : Marsault/Obertone, transportés par A.H.
Le RN reçoit le plus curieux brevet de citoyenneté républicaine avec cet album qui imagine comment Hitler, ressuscité, se présente à l’élection présidentielle de 2027. On sent que la stratégie de dédiabolisation du parti a réussi à exaspérer les auteurs, qui ne trouvent donc rien de mieux que d’imaginer que le diable, lassé d’Hitler qui lui fait de l’ombre, le renvoie sur terre dans une grande capitale de gauche multiculturelle pour qu’il y souffre mille morts en voyant la ruine de tous ses espoirs racistes. Voilà Adolf parachuté Gare du Nord. La vision qu’en donne Marsault est très éloignée de celle de Libération. Mais, chemin faisant, ayant compris les rouages du système politico-médiatique français et misant sur le peuple bafoué, voilà Hitler lancé dans la course au pouvoir et même carrément plébiscité. [...]

L’Incorrect

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