Skip to content
« L’Inconnue » avec Léa Seydoux : ces corps vils

Un photographe dépressif (Niels Schneider, méconnaissable) expérimente un échange de corps après s’être fait violer – osons le mot – par une femme fascinante et mutique aux cheveux de fantôme japonais (Léa Seydoux, enlaidie). Il cherche à la retrouver, parce que c’est trop d’angoisse, mais est-elle encore elle-même ? Arthur Harari n’a jamais réussi aucun long-métrage, mais il essaie avec constance (Onoda, Diamant noir). Avec L’Inconnue, il adapte sa propre bande-dessinée, Le Cas David Zimmermann, qu’il a co-écrite avec son frère dessinateur, Lucas. Le sujet de l’échange de corps a déjà donné lieu à un chef-d’œuvre (« La Lointaine », nouvelle de Julio Cortazar) et à un beau livre (Si j’étais vous, de Julien Green) ; on en est hélas très loin ici, la faute à un prosaïsme piteux et sans objet.

Lire aussi : « Fjord » de Cristian Mungiu : le Cannes se rebiffe

La narration très vague rate le fantastique sexuel et existentiel, peu aidée par des dialogues calamiteux.…

Kim Gordon, Weird Nightmare, Future Islands : les critiques musicales de l’été

SONIC AGE
PLAY ME, Kim Gordon, Matador, CD 11€99

À plus de 70 balais, Kim Gordon, bassiste de Sonic Youth, icône des années 90 et qui laissera en nous cette image immarcescible d’un escarpin écrasant sans relâche une pédale de distorsion pour lui soutirer des râles de plaisir, ne lâche pas l’affaire et nous sort son troisième album solo en moins de cinq ans, comme frappée par l’envie d’en découdre avec la Gen Z et son hyper pop agaçante. Play Me porte bien son nom tant l’instrumentiste se réinvente en femme-orchestre joueuse, surdouée lorsqu’il s’agit de tremper ses copeaux de guitares abrasives dans une soupe noise, avec cette voix liquéfiée qui étincelle dans une éternelle cavalcade digitale, entre spasmes confus d’une ménopause électrique et falsettos imprimés en trompe-l’œil à l’envers d’une partition rock. Ce qu’on retient au final ce ne sont pas tant ses tentatives pour tacler les travers de l’Amérique MAGA que sa révérence éternelle au cut up et au New York pulsant des années 80.…

« Fjord » de Cristian Mungiu : le Cannes se rebiffe

Cristian Mungiu semble bien résolu à ne produire qu’un type d’ouvrage : le « film de festival ». Prenez un sujet austère (ici, une famille d’évangélistes roumains qui s’installe dans une petite ville norvégienne), un casting international certifié intello, et surtout une mise en scène qui s’applique à oublier quatre-vingts ans de technique du cinéma. On se demande comment le président du jury, Park Chan-wook, maître incontesté d’un cinéma baroque et opératique, a pu se laisser convaincre par une telle économie de moyens, qui frise la cuistrerie.

Lire aussi : Le massacre des critiquants : sur « L’Odyssée » de Christopher Nolan

Pourtant, quelque chose finit par se dessiner : la spatialisation de la petite commune, menacée par une météo rudoyante, sa communauté de bourgeois laïcards presque aussi puritains que ceux qu’elle dénonce, rappellent parfois les meilleures pages du Mystères de Knut Hamsun, auquel le film semble rendre un hommage discret.…

Le massacre des critiquants : sur « L’Odyssée » de Christopher Nolan

À Marie-Noëlle Tranchant

« Vivre, c’est défendre une forme. » Hölderlin

Christopher Nolan a réussi son pari : rien de tel en effet que de s’affronter autour d’un mythe fondateur pour dévoiler ce que l’on est, où on en est – et si on aime vraiment L’Odyssée, ce qui à lire certaines réactions acerbes n’est pas sûr du tout. Ulysse appartenant à tout le monde, c’est-à-dire à personne, chacun y va de sa Weltanschauung et certains ne s’en remettent pas. Et nous qui estimons que cette Odyssée est déjà un classique niveau Lawence d’Arabie ou Barry Lyndon, nous prétendons aussi participer à cette très salubre bataille d’Hernani cinématographique. Et d’abord en finir avec tous ces érudits du dimanche qui poussent des cris d’orfraie dès qu’on touche à leur œuvre chérie alors que la conception de celle-ci a duré plus de sept siècles avant que Pisistrate, tyran d’Athènes au VI?…

Antonio Lobo Antunes, Jean Malaquais, Pierre Guyotat… : les critiques littéraires de l’été

SPLENDEURS PORTUGAISES
DICTIONNAIRE DU LANGAGE DES FLEURS, Antonio Lobo Antunes, Christian Bourgois, 416 p., 26 €  

L’immense Antunes, l’un des plus grands écrivains européens du dernier demi-siècle, nous a quittés cette année, nous laissant une œuvre extraordinaire, de la nature de celle d’un Proust ou d’un Céline auxquels on l’aura souvent comparé. C’est donc l’un de ses derniers romans que son éditeur français historique nous livre avec ce Dictionnaire du langage des fleurs, développant toujours le même art éblouissant : polyphonie, phrases mêlées, souvenirs contaminés, traumas, vaste incantation où se dénudent des êtres au bord de leur point de rupture. Si le thème, ici, est la destinée d’un militant communiste traqué par la police de Salazar et dont l’homosexualité embarrasse le Parti, évoqué par son entourage comme un grand chœur antique, ce ne sont pas les étiquettes qui intéressent l’écrivain, mais une incarnation particulière de l’éternelle tragédie. Le délabrement de l’âge et les cris des oiseaux y sont davantage évoqués qu’auparavant, Antunes patine un peu dans son système, comme dans ses derniers livres, mais tout de même : quel sommet.…

« Etty » d’Hagaï Levi : dévorée par la grâce

Les séries télévisées se suivent et ne se ressemblent pas : conçues comme des produits marketing uniques par des « créateurs de contenus » allaités aux algorithmes et à des cahiers des charges imaginés pour flatter les bas-instincts communautaires de chaque spectateur. Tout l’inverse de ce feuilleton conçu par le réalisateur Hagaï Levi (créateur de la série à succès En Thérapie), pensé davantage comme un long-métrage (au moins par son ambition formelle bien loin de l’économie habituelle de la série qui se cantonne à une enfilade sans fin de champs/contrechamps) et qui s’intéresse à Etty Hillesum, écrivaine juive néerlandaise qu’on pourrait comparer à Simone Weil – au moins pour la façon dont la Seconde Guerre mondiale a réveillé en elle une aspiration mystique.

Lire aussi : Camarade, encore un effort pour critiquer vraiment le cinéma bourgeois ! 

La grande trouvaille de la série, c’est d’abord son dispositif. Au lieu de situer l’action dans les années 40, nous sommes ici transportés dans une réalité alternative qui ressemble furieusement aux années 1980, des années 80 qui seraient ébranlées par une menace nazie diffuse et intangible.…

Les meilleures cuites littéraires

L’été, on boit. On boit aussi le reste de l’année, d’ailleurs, mais l’été a ses rites, les vacances ont leur rythme, et dans ces rites qui rythment nos journées estivales il y a tout ce qu’on boit, de la bière légère (parfaite après avoir jardiné) à la prune sévère (qui met fin à la journée). Comme on est en France, on parle en buvant de ce qu’on boit et de ce qu’on a bu, on évoque à mots couverts, si les enfants sont là, quelques débordements amusants et on finit, une fois qu’ils sont couchés, par raconter les ivresses exceptionnelles, les soûleries magnifiques et les cuites d’anthologie, de celles qui vous jettent en dehors de vous-même droit dans les bras des autres, dans une extase fraternelle et bonhomme où ne règne plus qu’une joie débordante d’être ensemble. On en profite aussi pour régler définitivement les questions de l’existence de Dieu, du sort promis à Sandrine Rousseau et de la prééminence de Whisky Galore !…

Camarade, encore un effort pour critiquer vraiment le cinéma bourgeois ! 

Inspiré du « male gaze » – le « regard masculin » de Laura Mulvey, le « bourgeois gaze » traduit ce biais sociologique qui fait que la grande majorité du cinéma mondial, tel Monsieur Jourdain causant en prose sans le savoir, suinte la bourgeoisie à l’insu de son plein gré. Si le « male gaze » supposait l’impensé du patriarcat dans les représentations cinématographiques, le « bourgeois gaze » traduirait celui du Capital. On pourrait se gausser de la multiplication des « gazes », pourtant Rob Grams, co-rédacteur en chef de la revue d’extrême gauche Frustration, se livre, dans cet essai inspiré par son article à succès, à quelques analyses frappées du bon sens. Oui, le cinéma français – notamment dans sa majorité « auteuriste » – parle et regarde du côté des CSP+ ; oui, Paris est bien plus filmé que la province ou les territoires ultra-marins ; oui, l’endogamie du milieu est étouffante et les techniciens, prolos du métier, déconsidérés.…

L’Incorrect

Retrouvez le magazine de ce mois ci en format

numérique ou papier selon votre préférence.

Retrouvez les numéros précédents

Pin It on Pinterest