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Olivier Sebban : explorer les confins
Sebban ouvre son roman en nous télescopant en quelques pages des Hurons échappant aux Iroquois jusqu’à Marseille ravagé entre tricornes et cadavres, le tout dans une langue somptueuse et hypnotique. On est décidément très loin de la platitude commune, et cela fait du bien qu’on nous rappelle ce que peuvent le style et l’imagination en cette période tiède. 1720, la peste s’abat sur la cité phocéenne. Un enfant huron vient d’y débarquer accompagné d’une chrétienne. Un homme, Jonas, abandonnant sa femme et ses enfants à l’agonie, prend le large, lui, et fuit vers la Nouvelle-France. Les cadavres s’empilent dans la ville et l’enfant se retrouve bien vite doublement orphelin, errant entre les décombres et les cadavres. Sur l’autre rive de l’Atlantique, Jonas tue un homme qui l’agresse puis fuit les représailles dans la grande forêt canadienne. Deux destins croisés se déroulent à partir d’une même catastrophe, deux isolés arrachés à leur terre mais hantés par leurs morts tentent de survivre dans des circonstances inouïes. [...]
Maurice Dantec, une œuvre
Maurice Dantec aura réalisé le rêve alchimique de tous les écrivains de science-fiction : pulvériser les frontières entre littérature de genre et littérature blanche. Et il fallait bien sa puissance rhétorique pour réaliser cet exploit en seulement quelques romans. Écrivain parfaitement de son temps, aussi prophétique lorsqu’il s’agit d’imaginer l’Europe de demain, dont le ground zero aura été le conflit serbo-bosniaque, que clairvoyant lorsqu’il s’agit de s’attaquer sauvagement aux idoles du moment, Dantec aura traversé la France de Jacques Chirac comme le Léon Bloy de L’Entrepreneur de démolitions avec qui il partageait cette aisance pour la phrase-choc et ce goût pour un catholicisme médiéval.  [...]
Maurice Dantec, une vie
« Un jour, il m’a dit cela :  "La seule chose que je voulais, c’était écrire" », voilà l’unique témoignage que me donnera Sylvie, la veuve de Maurice Dantec, quand je l’interrogeais à son sujet. Le cœur-nucléaire du mystère qu’est tout homme, que fut éminemment cet écrivain fulgurant, pouvait se résumer ainsi. Un besoin viscéral de traverser la vie par l’écriture, de se traverser par l’écriture, de vivre cette vocation comme une expérience-limite. Comme nous étions loin, avec lui, au fil de ses pavés hallucinés et de ses diatribes flamboyantes, de l’auteur lisse qui a, depuis, colonisé Saint-Germain-des-Prés, qui passe dans les émissions littéraires avec un air poli et faiblard, ou alors indigné sur commande, constipé dans le consensus moral, venu refourguer sa pommade narcissique ou ses comprimés résilients. Dantec, lui, nous fit tourner au LSD. L’écriture fut pour lui un risque total, à frôler la folie, mais aussi à ouvrir des voies nouvelles, et la trajectoire que dessine dans le ciel des lettres françaises l’espèce de météore qu’il fut, montre sans doute un déclin tragique, mais, dix ans après son extinction, on mesure déjà à quel point son éclat fut insolite et intense ; à quel point le régime général, depuis, s’est globalement ralenti.  [...]
« The Christophers » de Steven Soderbergh : lourd mais vide
Après l’atroce The Insider, l’Angleterre ne réussit décidément pas à Steven Soderbergh. Un ex-peintre génial et bisexuel, retiré des pinceaux et désormais vieillard misanthrope se voit refourguer une assistante par ses enfants rapaces ; c’est une faussaire qui doit terminer sous le sceau du secret une série de portraits inachevés, « The Christophers », d’après l’unique grand amour du Léonard londonien. [...]
« Disclosure Day » de Steven Spielberg : un dernier chef d’œuvre pour la route
Spielberg voit-il la mort approcher ? En tout cas, voilà plusieurs films qu’il semble donner à tous les aspects de son œuvre une conclusion définitive : après West Side Story en forme d’hommage virtuose à l’âge d’or du cinéma américain, The Fabelmans qui mettait en boîte tout une vie de cinéaste et interrogeait superbement cette capacité de l’art au « mentir vrai », Disclosure Day apporte l’épilogue tant attendu du versant le plus passionnant de son cinéma. Une manière pour le réalisateur de boucler la boucle, de clore une grande entreprise politique, métaphysique et esthétique commencée en 1977 avec Rencontres du Troisième Type, puis avec ce qui restera probablement son chef d’œuvre, E.T. [...]
Dantec par Houellebecq : écrivain, prophète, rock star
Comment avez-vous découvert Dantec ?

Les Racines du mal. Je ne sais plus pourquoi je l'ai lu. Le titre, sans doute. J’ai beaucoup aimé. J’ai lu ensuite Le Théâtre des opérations, alors que je ne lis pas tellement d'essais dans la vie, à peu près un essai pour cinquante romans. Donc oui, j'ai fait un effort, parce qu'il avait l'air d’estimer que la réflexion, la pensée était importante dans sa création.

Qu'est-ce que vous avez perçu dans Les Racines du mal ? C’est un polar qui vire SF et ce côté « transgenre » était très rare à l’époque…

C’est resté rare. Je ne vois pas d'autres exemples, à vrai dire, de polar « transgenre », ça fait bizarre de nos jours de le dire comme ça ! Non, je ne vois pas d'autres exemples que Maurice, de polar mâtiné de science-fiction. C'est surtout le polar qui est codé, en fait… La science-fiction, ça pouvait être un peu n'importe quoi, quand j'étais jeune. Alors que le polar, il y avait quand même vraiment un cahier des charges. Mais j’ai choisi un essai : c'est plus facile de parler des essais. Je ne sais jamais trop quoi dire sur un roman, c’est réussi ou non, mais j’ai du mal à aller plus loin.

Il y avait sans doute à l’époque, avec Dantec, vous-même et Ravalec, qui est aujourd’hui un peu oublié, une volonté du roman français de sortir un peu de ses ornières et de viser ce roman total à l'américaine, de pulvériser les frontières entre les genres…

Oui, ce n'est pas seulement américain. Moi, je n'ai jamais tellement aimé le polar américain, je trouvais le polar français supérieur, en réalité. Manchette a beaucoup impressionné, à juste titre, c'est quand même étonnant comme style. Ça serait vraiment intéressant s'ils acceptaient, ce qui est peu probable, parce que vous êtes quand même de droite, d'interviewer Jean-Bernard Pouy (qui a connu Dantec au lycée) et Patrick Raynal, qui a joué un grand rôle dans sa vie d'auteur. S'ils acceptaient de vous parler, ce serait vraiment intéressant, de voir ce qu’ils ont pensé de son évolution. [...]
« La Bataille de Gaulle » : victoire pour Baudry
Il est l'un des films les plus attendus. Avec son budget pharaonique et son ambition hollywoodienne, ses tronches de stars et ses batailles épiques, Antonin Baudry (Le Chant du loup) mise gros. Sous le képi, Simon Abkarian. L'uniforme lui sied bien et l'inoubliable colonel Amanullah de Kaboul Kitchen épouse à merveille le regard de Baudry sur de Gaulle : général désinvolte et esseulé, combattant à la fois l'ennemi désigné et l'allié résigné, sans tomber dans le mimétisme caricatural. Le film débute à l'heure de la capitulation. Le général rejoint Londres dans l'espoir de rallier Churchill à sa cause. Les deux hommes tissent ensemble une stratégie militaire quasi chimérique, sans armée, sans moyens et sans l'aide américaine. Les cols blancs de la Perfide Albion voient davantage en De Gaulle un traître apatride qu'un héros. Sa légitimité ne tenant plus qu'à son rang, il doit se trouver une armée : ce sera celle de la France Libre, venue d'Afrique. [...]
Éditorial culture de Romaric Sangars : Une secte à la dérive

On entend beaucoup parler, ces derniers temps, du « monde de la culture ». Il y aurait une assemblée cohérente de personnalités de talent défendant des principes supérieurs en vertu d’une autorité spirituelle tangible. Ça ressemble furieusement à l’Église catholique, mais avec plus de femmes sous les robes et moins de références bibliques. Au lieu de publier des encycliques, d’organiser des processions et de condamner des thèses hérétiques, cette assemblée-là s’exprime par la pétition, le happening et la délation publique. Elle prétend semblablement défendre les opprimés, préparer le Royaume et exorciser les foules de l’emprise de Satan. Pas grand monde ne les prend au sérieux dans la population française, au vu des enquêtes d’opinion, mais les membres de cette assemblée, eux, bien que perdant sans cesse du crédit, se prennent tous les jours un peu plus au sérieux et s’imaginent même combiner les atouts de Jean Moulin, Jean Cocteau et Jean-Paul Sartre.…

L’Incorrect

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