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Éditorial d’Arthur de Watrigant : Rififi sur la Croisette

Clap de fin. Cannes a remballé son tapis rouge. Cristian Mungiu a récupéré sa deuxième Palme d’or, et James Gray, une fois encore, est rentré les mains vides. Le cinéaste américain possède pourtant cette qualité rare : construire une œuvre, film après film. Il est mal aimé chez lui, boudé par les prix et ignoré des jurys successifs, mais heureusement le public français sait encore reconnaître un grand au royaume des tocards. Cocorico. Finalement, il fut assez peu question de pellicule lors de cette 79e édition. Du cinéma, oui, celui des postures et des concurrences de vertu. Celui où l’on monte les marches comme on monte au front, à condition que la guerre ait lieu devant les photographes et qu’elle rapporte des applaudissements au bar lounge. Une tribune-pétition lançait le Festival contre « l’emprise grandissante de l’extrême droite sur le cinéma ». Défense de rire. Voldemort ressemble désormais à Vincent Bolloré, et le logo de Canal+, au générique des films projetés, recevait des huées en guise de remerciement pour son financement.…

The Twilight Sad, Fcukers, Angine de poitrine : les critiques musicales de mai

DES FÉES AU BERCEAU
 IT’S THE LONG GOODBYE, The Twilight Sad, Rock Action Records, CD 14,99€

On entre dans ce disque comme dans un tunnel. D’une homogénéité impressionnante, qui fait le sel et le charme de ces dix titres, It’s The Long Goodbye est sans doute l’un des sommets de la carrière des Écossais de The Twilight Sad. Puisqu’il faut le dire, disons-le : produit par Chris Coady, qui fut le maître d’œuvre des plus beaux efforts de Beach House, entre autres ; et Andy Savours, à l’origine du son de Do Nothing et Sorry : voilà une équipée magnifique pour donner un album qui l’est tout autant. Couronnant le tout, le roi Robert Smith du Cure, ami de longue date du groupe, participe à l’album, en tant que musicien, sur plusieurs titres. Ainsi que le batteur de Mogwai – compatriotes et partenaires de label. Arrêtons les références : It’s The Long Goodbye est une grande réussite, un opus poignant, émouvant et sincère, qui se suffit pour lui-même et se tient bien au-dessus de la plupart des productions du moment.…

Après son groupe surestimé, Marlon Magnée peut-il s’améliorer en solo ? Oui
Voici venu le temps du rockabilly électronique post-yéyé. Il faut, paraît-il, de tout pour faire un monde. Et le monde a attendu Marlon Magnée, leader de La Femme, pour que ce genre musical (dont je viens de trouver la terminologie) se fasse entendre. Pourquoi définir ainsi les quatorze chansons qui composent l’album Dark Star ? Faisons vite : on y entend des guitares à la Stray Cats (rockabilly) cachées derrière des nappes de claviers synthétiques et des boucles tourbillonnantes (électronique) sur lesquelles sont posées des paroles naïves et inquiétantes (post-yéyé). Le cocktail laisse songeur : il est pourtant réussi. [...]
© DR
Bernard Schlink, Stéphane Barsacq, Guillaume Meurice… : les critiques littéraires d’avril

CARPE MORTEM
CE QUI RESTE, Bernard Schlink, Gallimard, 208 p., 20 €

« Je vous souhaite encore quelques bonnes semaines », dit le toubib au héros de ce roman, après lui avoir confirmé qu’il mourra bientôt du cancer. Sonné, notre homme se trouve confronté à la question fatale : il lui reste trois mois, comment les occuper au mieux ? Voyager avec sa femme, s’occuper de son fils, lui écrire une lettre à lire quand il aura grandi ? Schlink renouvelle le thème passablement rebattu du compte-à-rebours en y injectant un ingrédient bien trouvé : Monsieur apprend que Madame le trompe, d’où dilemme – à ce stade, lui faire une scène en vaut-il la peine ? Les chapitres courts fonctionnent comme une éphéméride dont on détache les pages, le style sobre, sans relief apparent, a quelque chose de subtil et lancinant, qui fait qu’on est captivé malgré soi. L’ultime interrogation du personnage, sur la noble question de savoir s’il faut épargner à l’épouse le spectacle de sa fin, donne une profondeur sinistre à ce beau petit roman sur la mort et l’adieu. …

« Autofiction » de Pedro Almodóvar : zéro et demi

La mise en abîme, le récit gigogne, la fiction dans la fiction, on connait tout ça par cœur, au moins depuis l’invention du roman occidental et au moins depuis Le Manuscrit Trouvé à Saragosse. Pourtant à l’heure où 90% de la production littéraire est dominée par l’autofiction et par des écrivains qui se racontent écrire, au prix souvent du style et de toute ambition romanesque, le cinéma semble encore réticent à s’emparer du sujet… On comprend peut-être mieux pourquoi à la vision du dernier Almodóvar, de retour deux ans après son très neurasthénique La Chambre d’â côté, qui avait tiré tellement de bâillements au jurés de la Mostra de Venise qu’ils avaient fini par lui remettre le Lion d’Or. On espérait que le réalisateur de Dans les Ténèbres (son meilleur film à ce jour, qui date tout de même de 1983) sorte de son empâtement, avec un sujet aussi ludique, qui embarque autant de promesses : l’argument repose en effet sur un cinéaste en crise d’inspiration qui utilise le drame vécu par son assistante pour nourrir un futur scénario.…

Lost Media : les évangiles du vide
Le « lost media » est un concept qui brasse tout un imaginaire de l’Internet des débuts, porté par une esthétique de la basse-résolution : brouillards de pixels flous ouvrant sur des trappes filmées à la DVcam, apparitions funestes capturées au smartphone sur des bords de route, « tutoriels » bricolage réalisés par des schizophrènes, apparitions paranormales qui moussent à l’orée du champ de vision au détour d’un simple film de vacances… Bref, toutes ces vidéos amateur et semi-cryptiques qu’on pouvait trouver au mitan des années 2000 sur un YouTube encore balbutiant. Si la génération Z s’en est emparée avec autant de passion, à commencer par le YouTubeur Feldup, qui fait une courte apparition dans l’un des épisodes, c’est précisément parce qu’ils n’ont pas connu cette préhistoire du Web et qu’elle a pris une dimension presque mythique, parce qu’elle correspond à une époque où Internet était encore un territoire plein de zones blanches. Les « lost medias », ce sont des vidéos ou, plus rarement, des photos devenues mythiques souvent pour de mauvaises raisons, et dont on a perdu la trace. On y trouve autant de légendes urbaines que de vraies histoires : pour les premières, citons Candle Cove, série pour enfants cauchemardesque diffusée dans les années 1970 sur une obscure chaîne du câble et dont certains témoins racontèrent que seuls les enfants pouvaient la voir (les adultes ne voyant qu’un écran parasité). Parmi les « vrais » lost medias, le plus connu est certainement la vidéo du suicide de Christine Chubbuck, cette présentatrice d’une petite chaîne de télévision floridienne qui s’est tiré une balle dans la tête en direct pendant son émission Suncoast Digest. [...]
Frédéric Beigbeder : le même en mieux

Dans ses derniers livres, Frédéric Beigbeder s’était fait plus grave, soit qu’il écrive sur son père disparu soit que l’ancien séducteur ironique expose sa nouvelle désorientation dans un monde sans second degré ni paillettes ni pardon. Avec Ibiza a beaucoup changé, l’écrivain a la drôle d’idée subversive de ramener Octave Parango, héros de ses best-sellers mi-cyniques mi-tragiques des années 2000, dans un roman de 2026. Non pas sous la forme d’un vieux Parango, non, mais sous celle, intacte, d’un Parango de la belle époque, maso-flamboyant, dont on retrouverait, par exemple, dans la première nouvelle, un manuscrit oublié où celui-ci relaterait une histoire sans lendemain avec une jeune anglaise rendue fascinante par sa disparition. Dans les notes de bas-de-page, cependant, on souligne les traits du temps et les mœurs d’autrefois comme autant de curiosités à traduire à l’usage des nouvelles générations. Le portrait de cette époque mousseuse se fait donc avec un filtre sépia – et c’est ce qui fait tout le charme de la chose.…

Thierry Clermont : écrivain-voyeur
Vous considérez-vous comme un écrivain-voyageur ?

Le terme est devenu fourre-tout, on y côtoie le meilleur comme le pire. Pour une simple raison : voyager et écrire sur le voyage accompli ne suffisent pas. Et je ne parle pas seulement des écrivains qui se mettent un peu trop en avant et qui bouchent le paysage. L’expression ayant été galvaudée, je me dirais plutôt « écrivain-voyeur », ou plutôt : « écrivain-regardeur ». [...]

L’Incorrect

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