
Culture


Les Racines du mal. Je ne sais plus pourquoi je l'ai lu. Le titre, sans doute. J’ai beaucoup aimé. J’ai lu ensuite Le Théâtre des opérations, alors que je ne lis pas tellement d'essais dans la vie, à peu près un essai pour cinquante romans. Donc oui, j'ai fait un effort, parce qu'il avait l'air d’estimer que la réflexion, la pensée était importante dans sa création.
Qu'est-ce que vous avez perçu dans Les Racines du mal ? C’est un polar qui vire SF et ce côté « transgenre » était très rare à l’époque…
C’est resté rare. Je ne vois pas d'autres exemples, à vrai dire, de polar « transgenre », ça fait bizarre de nos jours de le dire comme ça ! Non, je ne vois pas d'autres exemples que Maurice, de polar mâtiné de science-fiction. C'est surtout le polar qui est codé, en fait… La science-fiction, ça pouvait être un peu n'importe quoi, quand j'étais jeune. Alors que le polar, il y avait quand même vraiment un cahier des charges. Mais j’ai choisi un essai : c'est plus facile de parler des essais. Je ne sais jamais trop quoi dire sur un roman, c’est réussi ou non, mais j’ai du mal à aller plus loin.
Il y avait sans doute à l’époque, avec Dantec, vous-même et Ravalec, qui est aujourd’hui un peu oublié, une volonté du roman français de sortir un peu de ses ornières et de viser ce roman total à l'américaine, de pulvériser les frontières entre les genres…
Oui, ce n'est pas seulement américain. Moi, je n'ai jamais tellement aimé le polar américain, je trouvais le polar français supérieur, en réalité. Manchette a beaucoup impressionné, à juste titre, c'est quand même étonnant comme style. Ça serait vraiment intéressant s'ils acceptaient, ce qui est peu probable, parce que vous êtes quand même de droite, d'interviewer Jean-Bernard Pouy (qui a connu Dantec au lycée) et Patrick Raynal, qui a joué un grand rôle dans sa vie d'auteur. S'ils acceptaient de vous parler, ce serait vraiment intéressant, de voir ce qu’ils ont pensé de son évolution. [...]


On entend beaucoup parler, ces derniers temps, du « monde de la culture ». Il y aurait une assemblée cohérente de personnalités de talent défendant des principes supérieurs en vertu d’une autorité spirituelle tangible. Ça ressemble furieusement à l’Église catholique, mais avec plus de femmes sous les robes et moins de références bibliques. Au lieu de publier des encycliques, d’organiser des processions et de condamner des thèses hérétiques, cette assemblée-là s’exprime par la pétition, le happening et la délation publique. Elle prétend semblablement défendre les opprimés, préparer le Royaume et exorciser les foules de l’emprise de Satan. Pas grand monde ne les prend au sérieux dans la population française, au vu des enquêtes d’opinion, mais les membres de cette assemblée, eux, bien que perdant sans cesse du crédit, se prennent tous les jours un peu plus au sérieux et s’imaginent même combiner les atouts de Jean Moulin, Jean Cocteau et Jean-Paul Sartre.…

Clap de fin. Cannes a remballé son tapis rouge. Cristian Mungiu a récupéré sa deuxième Palme d’or, et James Gray, une fois encore, est rentré les mains vides. Le cinéaste américain possède pourtant cette qualité rare : construire une œuvre, film après film. Il est mal aimé chez lui, boudé par les prix et ignoré des jurys successifs, mais heureusement le public français sait encore reconnaître un grand au royaume des tocards. Cocorico. Finalement, il fut assez peu question de pellicule lors de cette 79e édition. Du cinéma, oui, celui des postures et des concurrences de vertu. Celui où l’on monte les marches comme on monte au front, à condition que la guerre ait lieu devant les photographes et qu’elle rapporte des applaudissements au bar lounge. Une tribune-pétition lançait le Festival contre « l’emprise grandissante de l’extrême droite sur le cinéma ». Défense de rire. Voldemort ressemble désormais à Vincent Bolloré, et le logo de Canal+, au générique des films projetés, recevait des huées en guise de remerciement pour son financement.…

DES FÉES AU BERCEAU
IT’S THE LONG GOODBYE, The Twilight Sad, Rock Action Records, CD 14,99€
On entre dans ce disque comme dans un tunnel. D’une homogénéité impressionnante, qui fait le sel et le charme de ces dix titres, It’s The Long Goodbye est sans doute l’un des sommets de la carrière des Écossais de The Twilight Sad. Puisqu’il faut le dire, disons-le : produit par Chris Coady, qui fut le maître d’œuvre des plus beaux efforts de Beach House, entre autres ; et Andy Savours, à l’origine du son de Do Nothing et Sorry : voilà une équipée magnifique pour donner un album qui l’est tout autant. Couronnant le tout, le roi Robert Smith du Cure, ami de longue date du groupe, participe à l’album, en tant que musicien, sur plusieurs titres. Ainsi que le batteur de Mogwai – compatriotes et partenaires de label. Arrêtons les références : It’s The Long Goodbye est une grande réussite, un opus poignant, émouvant et sincère, qui se suffit pour lui-même et se tient bien au-dessus de la plupart des productions du moment.…


CARPE MORTEM
CE QUI RESTE, Bernard Schlink, Gallimard, 208 p., 20 €
« Je vous souhaite encore quelques bonnes semaines », dit le toubib au héros de ce roman, après lui avoir confirmé qu’il mourra bientôt du cancer. Sonné, notre homme se trouve confronté à la question fatale : il lui reste trois mois, comment les occuper au mieux ? Voyager avec sa femme, s’occuper de son fils, lui écrire une lettre à lire quand il aura grandi ? Schlink renouvelle le thème passablement rebattu du compte-à-rebours en y injectant un ingrédient bien trouvé : Monsieur apprend que Madame le trompe, d’où dilemme – à ce stade, lui faire une scène en vaut-il la peine ? Les chapitres courts fonctionnent comme une éphéméride dont on détache les pages, le style sobre, sans relief apparent, a quelque chose de subtil et lancinant, qui fait qu’on est captivé malgré soi. L’ultime interrogation du personnage, sur la noble question de savoir s’il faut épargner à l’épouse le spectacle de sa fin, donne une profondeur sinistre à ce beau petit roman sur la mort et l’adieu. …
L’Incorrect
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