Skip to content
Patrice Jean : comment la jeunesse brûle

Le punk est mort, mais il aura ranimé des cœurs et jeté des adolescents contre le mur des réalités adultes avec un pessimisme flamboyant qu’on pourra longtemps regretter. Le déclic initial du dernier roman de Patrice Jean, Stay Free, c’est l’épiphanie que provoque l’écoute d’un morceau du Clash, chez Paul Enault, après que Martial Foolz, un lycéen de son âge, lui eut conseillé de se confronter à cette déflagration venant juste de retentir de l’autre côté de la Manche. De là, ces jeunes prolétaires se braquent contre le destin médiocre qu’on leur promet, mais également contre les mirages des réussites vulgaires. Ils fondent leur propre groupe, Divin Suicide, avec un désir de gloire, de vie pleine et de révolte radicale qui permet à leur adolescence de frémir vraiment, même depuis les HLM sinistres d’une banlieue nantaise. Samia, voisine de Martial et qui fréquente leur lycée, se lie d’un sentiment ambivalent avec les deux garçons.…

« Retour au goudron » d’Antoine Volodine : une coda magistrale

Il y a sans doute plus de variété formelle et de qualité littéraire condensées dans les onze volumes de Retour au goudron que dans la somme des 450 autres romans de la rentrée littéraire 2026. Plus un écrivain est souverain, plus il peut s’autoriser d’audaces. Antoine Volodine, au faîte de son projet et au comble de sa maîtrise, se les permet toutes, pour la plus grande joie du lecteur. Évidemment, la dimension de la chose et sa structure très conceptuelle pourraient en rebuter plus d’un. On soupçonnerait aisément, derrière Retour au goudron, un prétentieux fatras dépressif globalement illisible. Sauf qu’il n’en est rien car l’écrivain, en dépit de ses tonalités ténébreuses, de ses oripeaux expérimentaux, ou même de la dimension de « performance » attachée à cette coda, a toujours fait primer le charme, l’étonnement, la beauté, l’humour et une folle inventivité sur tout autre argument littéraire.

Performance initiale

Dans Dernière livraison, qui contient la phrase conclusive de toute l’œuvre telle que Volodine l’avait annoncée dans des entretiens il y a plus de vingt ans : « Je me tais.…

Pierre Jourde : « L’autofiction est devenue la gagneuse du maquereau capital »

Quelles formes le début du xxie siècle littéraire a-t-il essentiellement utilisées après la fin de toute avant-garde et de toute école ?

Je ne sais pas si on peut vraiment parler de « formes », beaucoup de romans contemporains ne s’intéressent pas à la « forme », et du coup sont souvent informes. Prenez au hasard un livre d’Angot : on dirait un machin gélatineux échoué dans la vase. Qui est encore capable de construire une structure de récit ? Quant à l’écriture… C’est souvent le style plat des manuels, « J’apprends à faire le macramé ». Ou alors, pour faire genre, un livre sans ponctuation, pour impressionner le journaliste moyen. C’est tellement facile… Heureusement il y a encore Michon, Ndiaye, Chevillard, Cadiot, Volodine, Carole Martinez, quelques autres, mais très isolés. La littérature était très formaliste au xxe siècle, avec l’Oulipo, le Nouveau Roman. Sans doute trop. L’idée à la mode était que le texte est autoréférent.…

Les Prix de L’Incorrect 2026

Après le succès de la précédente édition qui vit célébrés Fabio Viscogliosi, Chantal Delsol et Étienne-Alexandre Beauregard, le magazine L’Incorrect relance son prix d’automne.

Jeudi 26 novembre prochain, trois semaines après le Goncourt, un mois avant Noël, et un an avant la fin du monde selon certains exégètes de la prophétie de Saint Malachie, les jurys des grand prix de L’Incorrect, plus solennels et impétueux que jamais, couronneront trois nouveaux lauréats. 

Dès ce mois-ci, Emma Becker, Marc Obregon, Olivier Maulin, Bernard Quiriny et Romaric Sangars érigeront leur tribunal littéraire à la terrasse d’un bar parisien et commanderont autant de bouteilles que de romans sélectionnés.

Eugénie Bastié, Aziliz Le Corre, Élisabeth Geffroy, Mathieu Bock-Côté, Pierre Valentin et Rémi Carlu établiront de leur coté deux listes pour leurs prix essais.

Les paris pourront bientôt se multiplier, les débats faire rage et la quête de l’excellence se poursuivre, dégagée des oukases idéologiques qui font en général trembler Saint-Germain-des-Prés. …

« Rose » de Markus Schleinzer : féminisme d’atmosphère

En 2011, Markus Schleinzer, directeur de casting pour Haneke, réalise Michael, un premier long sur un pédo-kidnappeur, ébouriffant et particulièrement mal reçu à Cannes. Le revoici en 2026 avec Rose, soit un Retour de Martin Guerre où Depardieu serait remplacé par une Sandra Hüller balafrée et travestie en homme. Évidemment, le village où iel atterrit ne va pas s’en laisser conter.

Lire aussi : Jean-Paul Rappeneau : itinéraire d’un enfant gâté

Malgré une première partie prenante et un très beau noir et blanc, le film achoppe sur sa prévisibilité. On se doutait bien que le patriarcat teuton d’avant les Lumières n’était pas jojo. Cet enfonçage de portes ouvertes – avec des allusions téléphonées au Procès de Jeanne d’Arc – montre toutefois qu’après Michael, Schleinzer a bien appris sa leçon. Prix non-genré de la meilleure interprétation à la Berlinale.

ROSE (1h34), de Markus Schleinzer, avec Sandra Hüller, Caro Braun, Marisa Growaldt, en salles 9 septembre.…

Antoine Volodine : Crépuscule grandiose

Quelle était la première forme souhaitée pour cet acte final du post-exotisme ?

La première forme n’était pas moins monumentale : une série de cahiers d’une quinzaine de pages, 343 exactement, composés sur un même format : une première page de couverture délirante, avec un titre au bouddhisme dévoyé et un ou plusieurs auteurs fantaisistes, une dernière page où figuraient les ouvrages « du même auteur » ou « des mêmes auteurs » ; à l’intérieur, quatre photos noir et blanc du port intérieur de Macau ; sept brefs récits de rêve, authentiques, patiemment recueillis pendant plus de quinze ans ; et, enfin, des proses, des fictions, des narrats, des histoires, des nouvelles, des listes. L’ensemble comptait près de 4500 pages et avait de fortes connotations « bardiques » : une sorte de suite de témoignages issus de l’au-delà. J’ai pensé exposer cela dans une installation de grande dimension, une promenade immersive au milieu des textes.…

Jean-Paul Rappeneau : itinéraire d’un enfant gâté

Pour le grand public, Jean-Paul Rappeneau c’est surtout Cyrano de Bergerac. Pour votre serviteur, c’est plutôt Les Mariés de l’An II, multi-rediffusé à Noël tout au long des années 80, et qui conservera toujours ce délicieux goût de vacances de fin d’année, cette odeur de feu dans l’âtre, ces coruscations de sapin illuminé – sans parler des yeux de Marlène Jobert, d’un vert surnaturel tout droit sortis d’une peinture baroque et qui n’a sans doute jamais été aussi belle, sanguine et virevoltante… Ah, cette scène de retrouvailles entre elle et Belmondo, pendant une danse villageoise, rien qu’à elle seule, elle résume le cinéma de Jean-Paul Rappeneau. Loin d’être statique comme les grincheux ont voulu nous le faire croire, bien au contraire : chez Rappeneau, les plans fourmillent de mouvement et les cadrages donnent toute leur ampleur à la valse des figurants, aux couleurs chatoyantes des décors… car Rappeneau, en admirateur de Michael Curtiz, est un cinéaste qui aime mettre en scène l’action à l’intérieur du cadre : danseurs, bretteurs, arnaqueurs ou espions voltigeurs… Comme un enfant qui manipule avec virtuosité ses figurines et ses jouets.…

Éditorial culture de Romaric Sangars : Les fonctionnaires du déclin

Rien de mieux, pour démarrer une nouvelle saison, que de se choisir des ennemis nombreux, nuisibles et franchement têtes-à-claques. Ça met en jambes dès la fin de l’été. J’ai une bande en ligne de mire soutenue par tous les pouvoirs officiels et qui n’a même pas chômé ces derniers mois. Les « linguistes atterré.e.s » avaient déjà commis Le Français va très bien, merci en 2023, ils ne cessent, depuis, de répandre leurs clichés lamentables à tous les micros qui leurs sont tendus. J’ai décidé de prendre le temps, cette année, au hasard de mes éditos, de passer ces clichés au crible, car je crois qu’il y a là un combat spirituel de premier ordre. Mais d’abord, étonnons-nous tout de même de l’absence de goût, d’esprit et d’humour, qui caractérise cette cordée de petits profs pédants bien décidés à faire la leçon à tout le pays alors que leurs propres élèves sont manifestement désarmés.…

L’Incorrect

Retrouvez le magazine de ce mois ci en format

numérique ou papier selon votre préférence.

Retrouvez les numéros précédents

Pin It on Pinterest