


La posture adoptée dans votre livre, consistant à aller chercher l’épreuve pour écrire, n’est-elle pas à rebours de la mode actuelle ?
Pas de posture. Le corps ne ment pas.
Pour que la parole se fasse chair, l’écrivain doit-il le risquer, ce corps ?
Eh bien, c’est ce que disait Williams Burroughs : l’écrivain doit s’exposer à la corne du taureau mais il ne doit pas non plus hésiter à plonger sous la table s’il voit qu’il va être éventré. Le devoir de l’écrivain est de rester en vie pour rapporter ce qu’il a vu.
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On retrouve vraiment un déploiement syntaxique, un jeu d’incises et de périodes très proche de ce que fait Richard Millet dans vos phrases, mais pour un rythme différent et avec des effets de déraillements fréquents. Pourquoi avoir choisi la phrase longue ?
Parce que je peux. Parce que « plus c’est long, plus c’est bon ».…

Il y a deux ans, à l’occasion du septième centenaire de sa mort, une biographie de Dante par l’éminent écrivain et historien Alessandro Barbero était traduite en français et nous espérions quelques éclaircissements sur l’immortel mais obscur auteur de La Divine Comédie. Nous fûmes bien déçus, tant ce pavé chichiteux exposait l’aspect lacunaire des sources pour ne pas dresser la silhouette du poète autrement que par un flou érudit que la chronologie ne faisait qu’épaissir encore. Nous voici bien vengés avec le Sur Dante de Pierre Bouretz, dont la méthodologie est contraire et le résultat lumineux. Croisant de très nombreuses sources, d’historiens, de contemporains ou d’héritiers de Dante, et resituant celui-ci dans son atmosphère intellectuelle et symbolique, Bouretz multiplie les aperçus remarquables sur le grand Florentin, le tout dans une langue admirable, élégante et offrant des formules puissantes. L’enjeu vertigineux du chef-d’œuvre du poète italien, sa nouveauté radicale, son incomparable audace nous sont restitués avec force.…

Amateur de bonne chère, le documentariste Frederick Wiseman (93 ans) délaisse avec Menus-plaisirs les institutions publiques dont il est coutumier pour dresser le portrait de la maison Troisgros, plusieurs restaurants dont un étoilé, le Bois sans feuille: soit une véritable dynastie. Sur une très longue durée, les motifs invariants du cinéaste se succèdent : pas de question posée, des scènes déroulées sur la longueur et une structure qui peut paraître aléatoire.
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Car si un sujet apparaît bien la première demi-heure (la différence de traitement entre ses deux fils par le patriarche Michel, peu sympathique), il ne resurgira clairement que lors d’un final soudain explicatif. Contrairement au récent La Passion de Dodin Bouffant, l’acte de cuisiner, enjeu de pouvoir, n’est jamais appétissant à l’écran, et la focalisation sur les rituels sociaux ne passionne disons qu’un temps. Seuls les plans de coupe brefs et hachés, typiques du dernier Wiseman, interrogent un peu l’illusoire stabilité du monde.…

Mythe pop
On fait le malin, on cite des musiciens obscurs le petit doigt tendu vers les cieux, et puis l’on se retrouve à se déhancher après quelques Bloody Mary sur un titre de Dua Lipa, ne pouvant refuser de se dire que c’est quand même bien foutu. C’est un peu pénible. On pense à Roland Barthes qui traînait la nuit au Palace et l’on se demande si ça n’était pas par snobisme, par contre-pied, par dandysme, qu’il s’amusait à être là où l’on ne l’aurait pas imaginé. Pendant ce temps, nous sommes toujours à danser sur cet « Houdini » de Dua Lipa en tentant de se rassurer: oui, c’est Kevin Parker, Tame Impala himself, qui a produit le titre qui nous enjaille. Ce n’est pas rien. Le compositeur rock le plus intéressant des dix dernières années qui s’associe à une star internationale, à une diva contemporaine, à l’une des artistes les plus suivies du moment, pour créer une nouvelle mythologie pop.…

Culte
Écrits en 1940 à New-York où Miller était retourné après dix ans d’exil, les deux textes de Jours tranquilles à Clichy sont une autofiction sur la vie de bohème qu’il a menée à Paris en 1932-1933, logé avec Alfred Perlès dans un appartement du 4 rue Anatole-France à Clichy. Perlès (rebaptisé Carl) et lui (Joey), écrivains, passent leur temps dans les bars et les dancings, lèvent des filles et mettent leurs machines à écrire au clou pour manger. C’est coloré, frénétiquement sexuel, joyeux et glauque, voire sordide : immeubles lépreux, chambres douteuses, filles déboussolées qui s’alcoolisent et se prostituent, fêtes décadentes qui s’achèvent dans la détresse… On ne sait s’il faut rire, à cause du burlesque, ou soupirer, à cause du désespoir ambiant. Ce livre-culte a été adapté plusieurs fois au cinéma, en 1970 par Jens Jorgen Torsen, en 1990 par Chabrol. Cette nouvelle édition française inclut les photos de Brassaï de l’édition Olympia Press de 1956, dont les exemplaires originaux se négocient aujourd’hui autour de 900 €.…

Ransomed (2h12) de Kim Seong-hun, avec Ha Jung-woo, Ju Ji-hoon, Kim Jong-soo.
1987, Liban : tandis que la guerre fait rage, un membre du ministère des affaires étrangères sud-coréen est kidnappé par une milice. Un de ses collègues est alors envoyé sur place en mission non-officielle pour payer la rançon et libérer l’homme. Sans le soutien des services secrets, en conflit avec le ministère, le diplomate doit naviguer dans un environnement chaotique, où il fait la rencontre d’un compatriote, chauffeur de taxi à l’attitude ambiguë. Très vite, la situation dégénère et une course poursuite s’entame à travers tout le pays. Tiré d’une histoire vraie qui ne sera déclassifiée qu’en 2047, le métrage séduit par son équilibre parfait entre scènes d’action et d’humour, rappelant le meilleur du cinéma coréen, qui sait si bien mélanger les genres. Entre thriller d’espionnage haletant et buddy movie aux gags qui font mouche, Ransomed confirme après un Tunnel déjà excellent en 2016 tout le savoir-faire de Kim Seong-hun derrière une caméra.…

Pourtant, dès les premières pages, Dutronc abat joyeusement son mythe, frappe le lecteur de la distance entre le phénomène qu’il fut et l’importance qu’il accordait à sa carrière, qu’il s’accordait tout court. Si, issu d’une famille de musicien, le jeune Jacques a une passion sincère de son art, il ne se destine aucunement au métier de star, à l’inverse d’un certain Jean-Philippe Smet qu’il côtoie dans la bande du square de la Trinité. C’est la carrière de vétérinaire qu’il envisage, et il élève une centaine de souris dans l’appartement familial, rue de Provence. Adolescent, il devient bien guitariste dans un groupe yéyé, mais sans la fascination de rigueur pour l’Amérique – il garde son nom français à l’inverse de ses copains Johnny et Eddy Mitchell – et surtout sans se prendre au sérieux. Quand il enregistre Et moi, et moi, et moi, c’est totalement par hasard, puisque cette chanson écrite pour la maison de disques Vogue par Jacques Lanzmann ne lui était pas destinée, mais que les versions des interprètes prévus sont mauvaises et qu’on l’essaie, lui qui traîne dans les studios où il est co-directeur artistique.…
L’Incorrect
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