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[Cinéma] Bertrand Bonello : cinéaste terminal

À la fois compositeur, acteur et réalisateur, Bertrand Bonello est un outsider du cinéma français, un franc-tireur qui se réinvente à chaque film et creuse le sillage d’une œuvre exigeante, aussi littéraire que puissamment scopique. Cultivant une inquiétude métaphysique qu’il met au cœur de ses images – des images faites de présages, de pressentiments, comme si le cinéma, au fond, était l’écrin d’un accident originel, cet accident intégral cher à Paul Virilio et que l’humanité aurait pour lourde charge de « ré-habiter ». « A woman in trouble » (« Une femme en danger ») : David Lynch résume ainsi la plupart de ses films. On pourrait adresser au dernier Bonello la même accroche : Léa Seydoux, de tous les plans, y incarne une femme en danger, un danger si puissant que son destin se divise, se fractalise, presque, entre les époques, comme incapable de contenir la menace.

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Une femme-cinéma, en quelque sorte, comme l’était déjà Louise Labèque dans son précédent film, l’héroïne de Coma, une adolescente vampirisée par les écrans-gigognes et les réseaux sociaux.…

Sylvain Tesson ou le mouvement perpétuel

D’être en mouvement perpétuel, c’est l’impression que donne parfois Sylvain Tesson, écrivain enchaînant les trajectoires. D’ailleurs, il n’est pas tant un «écrivain- voyageur » comme on le trouve si souvent qualifié, qu’un écrivain à dispositifs (et le rêve du mouvement perpétuel repose sur un dispositif). On n’est pas face à un voyageur qui raconte ce qu’il découvre, face à une tête brûlée qui se jette au hasard et relate les conséquences de son irrépressible escapade, avec, parfois, la chance que son récit coïncide avec des narrations plus hautes, non, mais face à un écrivain qui ne peut tenter la page que par le corps, dont les plans sont des cartes, mais des cartes narratives, des cartes qu’il faut ensuite étrenner sur le territoire concret pour produire le livre, sa volatilité spirituelle, quitte à finir avec une gueule cassée.

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Mais chacun de ses livres, même s’il est un journal de bord, est d’abord un dispositif, une projection vers un aspect du mystère, une confrontation avec ce territoire qui pourrait avoir piégé un peu de ce mystère : grande évasion, grand repli, grande épopée, grand secret, grande apparition… Et pour ce qui concerne Avec les fées : émerveillement.…

Éditorial culture de Romaric Sangars : Morale de l’affaire Tesson

Les « affaires » germanopratines ont remplacé depuis vingt ans les scandales formels. Auparavant on se bat- tait pour une ligne, une forme, un angle, un accord… En 1830, la bataille d’Hernani se livrait au sujet du drame de Victor Hugo, quand une épithète rejetée au début du deuxième vers déclenche une bagarre générale. À l’époque, les modernes sont jeunes et réacs quand les classiques sont vieux et républicains. En l’occurrence, la raison de la querelle n’est pas politique mais formelle : on reproche au jeune Hugo de subvertir l’alexandrin, pas les Droits de l’homme.

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Mais ce siècle puritain va bientôt revenir aux procès moraux : Baudelaire, le disciple de Joseph de Maistre qui méprise les progressistes et révolutionne la poésie, est attaqué pour atteinte aux bonnes mœurs, et défendu par Barbey d’Aurevilly, le dandy royaliste.…

[Opéra] Marina Rebeka, souveraine lettone

Les nostalgiques des voix d’antan verront trembler leurs certitudes, avec ce dernier album de Marina Rebeka. Après une série d’enregistrements sans faille et des performances scéniques souvent mémorables, que ce soit dans le belcanto romantique ou dans l’opéra français, voici la diva lettonne accomplir sa mue vers ce répertoire post-romantique et vériste qui convient si bien à l’opulence de ses moyens. Des rôles aux mille exigences – charme vocal, sensibilité lyrique, allure tragique – que la soprano aborde avec un rare mélange de subtilité, d’expressivité et de noblesse, sans débordement de pathos, tant sa musicalité est raffinée et sa technique souveraine.

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On regrettera juste quelques aigus un peu tendus, mais l’homogénéité des registres est exemplaire, le souffle inlassable, la ligne toujours incarnée. En dehors de quelques airs à la mélancolie teintée de coquetterie (celles de la Rondine, Lauretta de Gianni Schicchi ou Musetta de La Bohème) – en deçà de son tempérament éminemment lyrique, avec toujours cette pointe d’austérité dans le ton – l’adéquation aux rôles dépasse les attentes, avec des résultats d’une beauté renversante dans Tosca, Rusalka ou La Dame de Pique.…

Hommage à Christopher Priest, pape de la « new wave » britannique

Nous avions rencontré l’homme aux Utopiales de Nantes en 2018. Réservé, humble et d’une grande courtoisie, il s’était montré particulièrement patient avec le journaliste débutant que j’étais, apparemment aussi mal à l’aise que votre serviteur dans ces grands raouts bruyants que sont les « conventions » de SF – avec leurs armées de geeks braillards et ravis de la crèche (cosmique). Si le grand public connaît Christopher Priest principalement pour Le Prestige, adapté au cinéma par Christopher Nolan et qui reste d’ailleurs son meilleur film à ce jour, le romancier britannique, né en 1943 dans la région de Manchester, reste relativement confidentiel pour les lecteurs non-avertis. Ce fut pourtant une figure emblématique de la new wave britannique, une science-fiction incarnée et qui entendait bien se démarquer des grandes sagas galactiques à l’américaine, voire de la hard science et de sa prospective parfois laborieuse, pour explorer un imaginaire à échelle humaine, qui s’attarderait davantage sur la psychologie tout en déployant des hypothèses scientifiques crédibles, capables de mettre l’humain face à ses névroses prométhéennes.…

Ryan Adams : rédemption d’un maudit
Ryan Adams a beaucoup déçu. À mesure de son immense talent. Ryan Adams n’est pas un garçon sain. Sans doute n’est-il pas non plus un chic type. Il est même certain que Ryan Adams a fait du mal autour de lui. Fréquenter de près quelqu’un qui se drogue autant n’a jamais été une bonne idée. Éloignez vos enfants de cette race d’hommes si vous voulez tenter de conserver une famille en bonne santé (il n’est pas certain que cela existe). Cela étant dit, revenons à notre mouton qui depuis 2019 est sur la liste noire des indésirables. Pourquoi? Parce que cette brebis égarée a usé de son pouvoir et de son influence pour manipuler plusieurs femmes. Vous l’avez compris, Ryan Adams s’est pris une vague MeToo en pleine gueule. Une puissante vague qui l’a depuis englouti et fait sombrer dans l’abîme des parias.
Olivier Rolin : mille échos pour un duel
On connaît l’art supérieur d’Olivier Rolin pour composer à partir de ses souvenirs d’amour, de voyages ou de lectures des récits superbes et tournoyants. Avec Jusqu’à ce que mort s’ensuive, il change de formule: ce ne sont plus des anecdotes de différentes origines qui se convoquent les unes les autres pour étourdir et enivrer le lecteur, mais une anecdote historique constituant une page des Misérables qui va déclencher tout le processus: lorsque deux révolutionnaires français exilés à Londres: Frédéric Cournet, ancien officier de Marine, et Emmanuel Barthélémy, ouvrier mécanicien, se retrouvent sur un pré pour régler leur différend à coups de pistolets et offrir à l’Angleterre le dernier duel fatal de son Histoire.
© DR
Les critiques littéraires de février

DE L’ALTITUDE ET DU FEU

Le jeune écrivain Simon Berger s’essaie à méditer sur un lieu à forte résonance pour servir le projet de la collection Arpenter le sacré, chez DDB, et, de retour dans son Auvergne natale, après une ouverture tonitruante sur la  cathédrale de Clermont- Ferrand, immense et noire,  en pierres de Volvic, il commence de liguer ses « Volcaniques ». Plusieurs ombres, certaines discrètes, d’autres glorieuses, d’autres encore oubliées (des ancêtres dont on a les photos de jeunesse, Didier, un professeur décisif; Pascal, Jeanne d’Arc, Max Jacob; Pierre le Vénérable) sont convoquées au fur et à mesure de pérégrinations où l’unité de lieu permet la multiplication des temps. Comme Dieu, l’Auvergne vomit les tièdes, et entre les hivers comme des déserts blancs, des étés qui martèlent la terre et la pierre de lave, ses paysages poussent à des caractères tranchés. Berger se fait lyrique, baroque, intense, panoramique; on se perd un peu dans ses aperçus et ses combinaisons, et puis soudain, il relie ces fils en relatant l’expérience de sa conversion chrétienne: « La conversion ne pourrait que dans ce syllogisme: c’est beau; ils sont morts; donc c’est vrai.…

L’Incorrect

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