
IDÉES



À LIRE : CÉLÉBRATION DU RITE
LA DISPARITION DES RITUELS, BYUNG-CHUL HAN, Actes Sud, 128 p., 16 €
Le concept de décivilisation s’est fait une place de choix dans le débat public, bien que trop souvent réduit à la résurgence de la violence : c’est plus largement le relâchement formel des corps, propos, affects et actes qu’il faut interroger. L’essai du philosophe sud-coréen Byung-Chul Han apporte une pierre intéressante à la réflexion en se penchant sur la disparition des rituels, ces « actes symboliques qui transmettent et représentent les valeurs et les ordres sur lesquels se fonde une communauté ». Unificateurs et stabilisateurs, producteurs de sens et d’enchantement, les rites « sont dans le temps ce qu’un logement est dans l’espace, ils rendent le temps habitable », dit-il joliment. Ils donnent forme aux principales transitions de l’existence et inscrivent dans les corps les ordonnancements d’une société. Loin d’être un formalisme tournant à vide, ils produisent des effets mentaux, tempèrent les ardeurs, introduisent en société et protègent des brûlures de la vie.…


Je me range à la définition de Thomas Sowell : l’intellectuel est celui dont le travail commence et finit dans la sphère des idées. Cela signifie que contrairement au boulanger ou à l’ingénieur, l’intellectuel n’est pas jugé en fonction de la validité de ses croyances via un critère de vérification empirique (le pain a-t-il bon goût, le pont s’effondre-t-il ?), mais en fonction du référentiel social : l’opinion des autres sur ses propres opinions. Les intellectuels de gauche au XXe siècle ont peut-être créé un monde autoréférentiel, où des idées catastrophiques (Mao est un philanthrope duquel nous devrions nous inspirer), mais jugées justes ou vertueuses dans leur univers social, rebondissaient et s’entretenaient, sans pouvoir être disqualifiées au contact du monde réel. [...]

Le victimisme est un dérivé du christianisme et du judaïsme. Le souci pour la victime vient de la Passion de Jésus-Christ, le Fils de Dieu crucifié comme un esclave sur la croix, et qui dans son martyr témoigne pour tous les faibles, opprimés et affligés. Les premiers sur terre sont les derniers au ciel, et inversement. C’est la subversion apportée par cette figure unique dans l’histoire humaine : pour la première fois, les forts n’ont pas raison contre les faibles, c’est une révolution fondamentale. Le culte de la victime vient donc du christianisme lequel, contrairement à ce qu’on entend ici ou là, dépérit peut-être comme pratique mais triomphe comme mentalité et continue à irriguer la société française dans toutes ses parties, y compris chez les athées ou à l’extrême gauche. En somme, la victimisation est une illustration de cette phrase de Chesterton : « Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. » [...]

À LIRE : CHRONIQUES ÉVEILLÉES
ABOMINATIONS, LIONEL SHRIVER, Belfond, 340 p., 22,90 €
Excellente romancière (Il faut qu’on parle de Kevin, etc.), Lionel Shriver est aussi une chroniqueuse hors-pair, très active dans la presse anglaise. Elle guerroie depuis les années 2010 contre le wokisme et les dangers qu’il incarne pour la liberté de création, la liberté de penser, la liberté tout court. Abominations est une sélection de ses articles parus notamment dans le Spectator ; certains ont provoqué des remous, comme son papier sur l’immigration extra-européenne en Grande-Bretagne qui, en 2021, a déclenché une tornade de réactions scandalisées. Elle a l’habitude : en 2016, elle faisait blêmir le milieu littéraire anglo-saxon au festival de Brisbane, en critiquant la notion d’appropriation culturelle et l’interdiction faite aux écrivains d’écrire sur des gens qui ne leur ressemblent pas. « Élevée dans un foyer aux idées larges et démocrate depuis toujours, je suis consternée par la liste toujours plus longue de ce qu’on peut ou ne peut pas faire ou dire établie par des militants de gauche.…

L’Incorrect
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