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Histoire d’un nectar divin : si c’est un rhum

Ce 8 avril, la descente d’avion fut presque fatale à Étienne Houot. À l’ouverture des portes à Roissy, le choc thermique a terrassé l’organisme : vivre toute l’année en bermuda et en tee-shirt comporte des risques. Étienne Houot habite en face de Tahiti, sur l’île de Moorea. Dirigeant d’une distillerie, il se rend au « Rhum Fest » à Paris, un salon professionnel où l’on retrouve des producteurs et toutes sortes d’alcooliques.

La voix enrouée mais l’enthousiasme haut, Étienne Houot se bat pour la reconnaissance du terroir tahitien. « Nous avons appelé notre Rhum Manutea en hommage aux navigateurs. Manutea signifie l’oiseau libre, celui que les navigateurs tahitiens apercevaient après des semaines sur l’océan. Voir l’oiseau annonçait une terre proche ». Ces aventuriers voguant sur des coques de noix ont créé les cinq archipels de Polynésie (Tuamotou, Marquises, Australes, Gambier, Îles de la Société). Ils sont les pères fondateurs de la nation. Mieux ! Ils sont les premiers buveurs de rhums.

Il y a 1 500 ans, les navigateurs introduisent la canne à sucre en Polynésie. Cette espèce est baptisée au XVIIIe siècle « canne haute de Tahiti » par Philibert Commerson. Botaniste de Bougainville, Commerson loue la grande qualité de cette canne, supérieure en sucre à la canne créole. Pour des questions de rentabilité, la canne haute de Tahiti est remplacée progressivement par des variétés hybrides. La culture périclite. « Depuis quelques années, selon Étienne Houot, la canne à sucre est de nouveau exploitée en Polynésie. À Taha’a, en face de Bora-Bora, une trentaine d’agriculteurs cultivent sans pesticide ni engrais. Il s’agit d’une démarche artisanale, 100 % bio où l’on travaille à partir de pieds ancestraux ». Depuis 2015, la distillerie Manutea produit un rhum agricole. Le nec plus ultra des rhums, mais seulement 4 % de la production mondiale. [...]

Le poulpe est-il de droite ?
J’ai été élevé dans une fausse image du poulpe. Entre Hugo, Jules Verne, Old Boy et les beignets d’encornets, le poulpe n’était pour moi qu’un animal hideux et caoutchouteux, parfois dévoré vivant par les Coréens: en gros, l’équivalent d’un commissaire politique. Mais les articles se sont multipliés pour demander que l’humanité révise son opinion sur le poulpe. Ces animaux, nous a-t-on dit, sont doués d’une exquise sensibilité. Ils ont des émotions et res- sentent la douleur (ce qui les différencie nette- ment des fœtus humains, en tout cas comme grande cause humaniste), ils sont d’ailleurs peu à peu reconnus comme êtres sensibles par les nations civilisées (qui ont tendance à ne pas trop reconnaître les fœtus humains), comme en témoigne le souci céphalopodesque du ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales du Royaume-Uni.
Traité de la vie élégante : quatre couleurs orange
En apprenant de Mathilde qu’elle était finalement parvenue à inviter celui que tous les salons s’arrachaient, l’inaccessible Benoît Marsac, et qu’il arrivait dans cinq minutes, E. ne put réprimer un sourire. Il n’avait jamais rencontré le fameux romancier voyageur dont il avait lu et relu les livres rares et puissants, et se demanda quels thèmes il pourrait aborder avec l’auteur de Boustrophédons. Sans doute serait-il un peu convenu de le lancer sur l’incipit de Tristes Tropiques, « je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions »; et franchement banal d’évoquer la redécouverte du bateau L’Endurance par 3 000 mètres de fond sous la banquise antarctique, dont se faisaient l’écho toutes les chaînes d’info entre deux bombardements sur Odessa. Peut-être évoquer le sens de la nostalgie, écartèlement entre le temps et l’espace, sur laquelle Marsac avait écrit des pages inoubliables ? En apercevant Mathilde se lever puis revenir avec le romancier, un bouquet de lys à la main, E. constata avec inquiétude que Chantal de S. s’était extirpée du canapé et se dirigeait droit vers l’invité du jour. Il était pourtant peu probable qu’elle ait lu ses livres, Chantal s’interdisant de « consommer », comme elle ne manquait jamais de le dire, plus d’un roman par an, celui qui avait obtenu le Goncourt. [...]
La possibilité d’une huile

Après le printemps vient l’été ! Les publicités alimentaires dégoulinent de bêtise, les lieux communs tiennent la dragée haute. Dès le mois de juin, nous allons subir sur nos écrans le sempiternel champ de Provence au son des cigales. Ce décor en carton-pâte de l’huile d’olive industrielle accompagné d’une voix off à l’accent du midi est tout aussi authentique que la silhouette d’Emmanuel Macron en sous-marinier.

Depuis trente ans les industriels nous prennent pour des gogos et veulent standardiser l’huile d’olive afin de concurrencer les huiles de tournesol et d’arachide. Il s’agit d’imposer un goût uniforme en niant la grande diversité des huiles françaises.

Sur la scène mondiale, la production française est un Petit Poucet. Mais un Petit Poucet en position de force : si quarante pays fabriquent de l’huile d’olive dans le monde, 61 % de la production mondiale vient d’Europe, l’Espagne étant le premier producteur). La part de l’Afrique dans la production est de 21 %, celle de l’Asie de 15 %, celle de l’Amérique de 2 %. Contrairement à de nombreux secteurs économiques, on voit qu’il n’existe ici aucune concurrence asiatique.

L’oléiculture en France représente 0,10 % de la production mondiale et seulement 5 % de la consommation nationale. Le reste est importé des gros pays producteurs comme l’Espagne ou l’Italie. « La France entretient une caractéristique par rapport à l’Espagne, explique Corentin Engel, fondateur de la marque Ouliva. Les producteurs espagnols possèdent de grands vergers et recherchent des économies d’échelle. La France possède une multitude de petits producteurs dont les coûts de production sont élevés. L’huile d’olive française devient nécessairement haut de gamme ».

Au printemps 2020, Corentin Engel lance sa marque Ouliva (la « récolte des olives » en provençal). Son intention est de tisser un lien entre le consommateur et le producteur. « Les industriels, en pratiquant les assemblages d’huile, ont fait disparaître les producteurs. On ne sait plus géographiquement d’où viennent ces assemblages. Leur but est de fournir une huile standardisée dont le goût ne varie jamais quelle que soit la localité ou la saison. Chez Ouliva, nous parlons des mains qui ont produit ces huiles et de la terre qui les a enfantées ». [...]

Nicolas Sarkozy est-il de droite ?

D’aucuns m’ont dit, à peine la question posée, que c’était évident : notre ancien ministre du Budget, ancien ministre de l’Intérieur, de la Sécurité intérieure et des Libertés locales, ancien président de la République, membre de droit et à vie du Conseil constitutionnel, ne pouvait être que de droite, de la vraie droite, celle qui aime l’ordre et la finance, aime qu’on ait de la tenue et se déshabille devant l’Otan, défend la culture et nomme Frédéric Mitterrand ministre de la Culture, exige du peuple une vertu dont elle affranchit ses hérauts.

Imagine-t-on que cet homme, qui a fait don de sa personne à la France comme tous ses prédécesseurs et tous ses successeurs, puisse être sujet à de bas sentiments ?

Mais d’autres voix, aussi autorisées, m’ont assuré que non, avec plusieurs arguments imparables.Selon elles : primo, Nicolas Sarkozy a été condamné pour corruption et trafic d’influence, et on n’a jamais vu un véritable homme de droite être reconnu coupable ; secundo, il n’a pas soutenu Valérie Pécresse.

Voilà qui paraît peser lourd. Je ne parle pas des démêlés judiciaires de Nicolas, car il est bien entendu que notre justice est si parfaite qu’elle n’a pas besoin d’être équitable dans ses enquêtes, ni cohérente dans ses analyses ni juste dans ses décisions : elle juge et nous n’avons pas besoin de comprendre ni de comparer les justiciables Sarkozy et Macron, Fillon et Ferrand. Donc, je n’évoque ici que le soutien à Pécresse, candidate des Républicains, qui ne choisirent pas Nicolas Sarkozy en 2016, à la primaire ouverte. Pécresse, d’ailleurs, soutenait Juppé, avec cet instinct infaillible qui l’a toujours guidé. [...]

Traité de vie élégante : le grand blond avec un ongle noir

 « Salut la compagnie ! », s’écria Mathilde en s’approchant du Chesterfield patiné où l’on avait installé Zo’, E. et Boniface, dans la grande salle du Fumoir encore presque déserte. « Thérèse n’est pas là ? Je croyais qu’elle serait des nôtres? »

– Elle ne devrait plus tarder, répondit Boniface. Le jeudi, elle a son cours de littérature à la Sorbonne jusqu’à seize heures, elle initie des semi-analphabètes aux beautés mystérieuses de la Chartreuse de Parme.

– Ah oui, soupira E. en trempant un biscuit sec dans sa tasse de thé fumé, c’est là qu’elle a eu un étudiant qui lui parlait de Sandale, l’immortel auteur du Rouge et le Noir?

– C’était l’an passé, cette année, elle a d’autres genres de vedettes. Jeudi dernier, elle me racontait qu’elle était tombée à l’occasion d’un devoir sur table sur un type genre scandinave, énorme blond aux yeux clairs, mais avec des ongles peints en bleu pastel, sauf celui de l’index gauche, qui était acajou.

– Ouahhh! s’esclaffa Zo’ en levant son verre de chardonnay, le grand blond avec un ongle noir ! [...]

Les mocassins sont-ils de droite ?

Frédéric Rouvillois, qui est un ami sûr ( Je ne peux comparer la sûreté de son amitié qu’à son talent. Comme il écrit dans L’Incorrect, pour ceux qui ne comprendraient pas le caractère laudatif de la comparaison.), m’a signalé que le magazine Elle posait la question de savoir si le mocassin était de droite ou de gauche. Je ne saurais trop me féliciter de cet hommage oblique à cette chronique qui explore inlassable- ment l’époque et porte la lumière de la raison et de la vérité dans des endroits où nul politique n’irait fouiner. Oui, les mocassins sont en effet un sujet politique, au moins autant que le steak-frites, puisque Le Monde posait naguère la question à J-L Cassely.

Constatons tout d’abord que le mocassin est arrivé dans la langue française au XVIIe alors que Samuel de Champlain venait de fonder la ville de Québec en Nouvelle-France. Les colons avaient été séduits par ces chaussures souples en cuir tanné. Je ne voudrais pas qu’on me soupçonne de parti pris mais enfin, un soulier multimillénaire qui arrive en France par l’entremise de Normands expatriés ne saurait être réduit à ses mille variantes contemporaines, à semelles compensées, hybridées avec des sandales, multicolores, à mors (sur lesquels nous avons un avis réservé, en tout cas pour les hommes), à lacets, à pompons sur la claque, en nubuck, à picots… On peut néanmoins exprimer un doute poli sur la pertinence d’appeler mocassin une mule ou un escarpin au prétexte que l’empeigne imite la forme classique du soulier. Le mocassin est plat et son talon est fermé. [...]

Trou gascon : la renaissance de l’armagnac
Quel est le point commun entre la vodka et l’armagnac ? Aucun! Si ce n’est l’envie furieuse d’absorber un alcool fort qui vous transporte ailleurs. L’armagnac sent bon les mousquetaires et le patois du sud ouest. Dans l’imaginaire collectif, il se situe au sud de Cognac, tout là-bas vers les Pyrénées. À la fin du repas, papi et mémé sortaient la bouteille de leur fausse armoire normande, pour régaler les invités. C’est tout cela l’armagnac, de vieux souvenirs et un accent du terroir à couper au couteau. Tout ! Peut-être pas, car une bande d’irréductibles entrepreneurs (oui, cela existe encore en France) ont décidé de rajeunir l’armagnac. À les entendre, il s’agit d’un trésor national. Les fins connaisseurs et autres artistes du lever de coude considèrent l’armagnac comme une boisson d’élite. Sur les 16 milliards de bouteilles de spiritueux commercialisées dans le monde, seules 5,5 millions contiennent de l’armagnac. Un Petit Poucet parmi les géants du whisky (1,6 milliard), de la vodka (5 milliards) et du cognac (205 millions). Cognac, c’est le frère ennemi ! Apparu vers 1530 alors que l’eau-de-vie d’armagnac est connue depuis 1310, le cognac a pris le pas au fil des siècles sur l’armagnac. L’accès facile à la mer et l’investissement massif des familles du négoce ont permis l’expansion du cognac dès le XVIIe siècle. [...]

L’Incorrect

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