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Abus dans l’Église : pères et pairs de la trahison

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Publié le

6 juillet 2021

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Journaliste à La Croix, Céline Hoyeau publie « La Trahison des pères », une enquête sur les emprises et abus des fondateurs de communautés nouvelles. Outre que son travail ne réussit pas à convaincre, il aurait gagné à s’intéresser davantage aux pairs de la trahison, à savoir certains journalistes coupables de leur silence. À commencer par La Croix.
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La Trahison des pères veut montrer que « le printemps de l’Église » a été le fait de communautés globalement animées par des abuseurs pervers, lesquels ont trouvé une partie de leur inspiration chez les frères Philippe, plus spécialement chez le père Thomas Philippe, dont une expérience pseudo-mystique et un enseignement véreux expliquerait de nombreuses dérives et l’hiver de l’Église.

Le livre de Céline Hoyeau tente de faire un effort de synthèse mais ressemble malheureusement à une juxtaposition d’articles parfois redondants, sans tomber il est vrai dans le voyeurisme ni dans le catalogue des péchés de l’Église. Il n’échappe pas aux excès du genre journalistique qui ne dit pas trop son avis mais le fait dire par d’autres.

L’ouvrage donnera une documentation utile à ceux qui s’intéressent au sujet, mais il pose aussi une question déontologique, puisqu’il ne laisse finalement aucune place au débat contradictoire : les uns sont morts (les frères Philippe, Jean Vanier), certains refusent de répondre (Ephraïm) quand d’autres ne sont pas interrogés (Fenoy, Roucy), ni même leurs proches, héritiers ou soutiens.

Lire aussi : Des abus sexuels dans l’Église et de leur rédemption

C’est un livre qui arrive trop tôt, deux fois trop tôt même : d’abord parce que les archives concernant le père Thomas Philippe ne sont pas ouvertes et on ne sait toujours pas en 2021 quelle fut la sentence prononcée par le Saint-Office contre lui dès 1956, pour quelle raison et pour quelle durée, ni s’il a désobéi à la peine qui lui avait été infligée. Trop tôt aussi parce que le travail des théologiens n’est pas achevé pour vérifier dans ses écrits ce qui relèverait précisément d’une hérésie ou d’une doctrine à l’origine de ses turpitudes sexuelles. Le livre de la journaliste de La Croix fait globalement l’impasse sur cette question en se contentant d’exhumer un paragraphe d’un cours de Marie-Dominique Philippe, extrait qui ne prouve, en soi, pas grand-chose… et qui serait resté parfaitement inaperçu en temps normal. 

Pour ces deux raisons, l’enquête n’arrive pas à convaincre véritablement et aurait gagné à attendre un peu. On sort de là comme de la lecture d’une enquête sur Dupont de Ligonnès : rien n’est résolu.

En outre, les généralisations de l’auteur laissent place au doute : Céline Hoyeau pense que les abus sont le fait du cléricalisme, de la place excessive du « Père », d’un manque d’accompagnement de l’Église, d’une gouvernance malsaine, etc. Mais qu’on s’en tienne au seul Jean Vanier : il n’est pas prêtre, l’Arche a été très étroitement suivie par les évêques et sa gouvernance a souvent été citée comme exemplaire. Et voilà l’argumentaire du livre qui tombe complètement à plat.

Le journal a collé aux errances de son époque en matière d’abus en faisant trop peu preuve de prophétisme, emboitant le pas des médias laïcs, avec d’autant plus de force et de virulence qu’il l’a fait avec retard

Mais ce livre arrive surtout trop tard ! II fait l’impasse sur l’examen de conscience que la presse catholique elle-même pourrait mener. On trouve quelques lignes, vers la fin, où la question est posée sans être vraiment traitée. L’auteur évoque la « vedettarisation » de certaines figures par les médias mais la question ne va pas assez loin : combien de journalistes ont ignoré des signaux faibles ou explicites qui leur avaient été adressés au long de ces années, comme certains en témoignent sur les réseaux sociaux ? Des courriers laissés sans réponses parce qu’ils évoquaient des choses qu’on ne pouvait pas publier alors, disait-on. Ces confidences auraient pourtant permis non seulement la libération plus rapide de la parole mais aussi d’éviter le renouvellement de possibles crimes, comme l’a – un peu – reconnu Isabelle de Gaulmyn dans Histoire d’un silence, qui fut aussi l’histoire de son silence.

C’est toute l’histoire du journal La Croix qui rejoue ici son drame interne : « le journal le plus antijuif de France » comme il aimait à se présenter quand la France était plutôt antidreyfusarde, est devenu plus nuancé quand il n’y avait plus d’autres options, ni de danger. On trouverait d’autres compromissions de ce genre tout au long de son histoire, pendant la guerre, dénoncé récemment sous les termes de « vichysme mental », ou après, mais revenons au sujet : le journal a collé aux errances de son époque en matière d’abus en faisant trop peu preuve de prophétisme, emboitant le pas des médias laïcs, avec d’autant plus de force et de virulence qu’il l’a fait avec retard.

Lire aussi : Le catholicisme est en voie de marginalisation

Au fond, on ne reproche jamais aux autres que ce qu’on n’ose pas se reprocher à soi-même. L’Église est assise aux bancs des accusés, soit. La Croix a revêtu ces derniers mois la tenue du procureur intraitable, un peu comme le journal l’Humanité qui passait ses colonnes à souffler dans les bronches du Parti communiste : pourquoi pas… ! Mais c’est oublier que le procureur d’aujourd’hui aurait dû être le lanceur d’alerte d’hier. Est-ce que les recherches de la CIASE ont été jusqu’à fouiller les poubelles des rédactions catholiques qui font aujourd’hui la morale avec tant de certitudes et d’amnésie ? Quand verra-t-on dans La Croix le grand mea culpa au sujet des abus, à la façon de celui de la rédaction de 1998 presque un siècle après ses délires antisémites ?

La trahison des pères a eu lieu. Elle est pour de nombreux catholiques – et à juste titre – une tragédie. Mais cette trahison aura été aussi, pour une part, la trahison de certains journalistes. Qui ira écrire un livre sur les « pairs de la trahison » ? Il aurait pourtant intéressé bien des personnes, à commencer par les victimes.

La Trahison des pères de Céline Hoyeau
Bayard éditions, 280 p., 19,90 €

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