Jalons sera d’abord un petit bulletin ronéoté bizarre pratiquant un humour assez droitiste ; normal puisque l’idéologie officielle est déjà, sous Giscard, gauchiste ou gauchisante. Jalons deviendra à partir des années 80 un magazine présentable, mais toujours subtilement contestataire. Bruno/Basile est plutôt, dans l’absolu, pour Dieu et le Roi, et aime à faire son jogging en écoutant sur son baladeur des cassettes de l’abbé de Nantes, chef d’une ligue assez intégriste dans son genre mais restée fidèle au Pape.
Bruno Tellenne gagne d’abord sa vie dans des structures giscardiennes, comme rédacteur ou nègre de Michel Poniatowski, le Pasqua de VGE. Permanent du Parti Républicain, installé dans un bel hôtel particulier de la rue de la Bienfaisance, il consacre dans les faits autant de temps à Jalons – dont il s’est institué « président à vie » – qu’au président de la République. À l’approche de la présidentielle de 81, Jalons décide de soutenir une candidature de Pompidou. C’est absurde, mais à Jalons on prend l’absurdité au sérieux : BdK fait imprimer des bulletins de vote au nom de l’ancien président, et nous serons une vingtaine à les glisser dans l’urne au deuxième tour. On sait la suite, Giscard est battu, Bruno Tellenne licencié, et doit quitter son studio du VIIe pour se réfugier dans une chambre de bonne du XVIIe, avec la consolation de s’être sacrifié à une grande idée.
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Bon, Bruno T retrouve du travail dès 1982 auprès de Pasqua, au Sénat puis – sous la première cohabitation – au ministère de l’Intérieur. Mais là aussi c’est Jalons qui lui importe surtout. À l’hiver 1985, le succès médiatique d’une manifestation sur le thème « Verglas assassin, Mitterrand complice ! » (au métro Glacière), puis l’édition de deux parodies assez réussies du Monde et de Libération, lancent vraiment Jalons qui, pendant une bonne dizaine d’années, sera assez tendance. D’autres parodies suivent, dont en 1987 celle du Figaro Magazine, réalisée avec SOS Racisme, alliance de la carpe et du lapin qui donnera un hilarant magazine ultra-réac au premier comme au second degré et se soldera par un procès sur des bases comptables entre SOS et Jalons. À propos, c’est à Jalons que l’on doit le slogan : « Non seulement les races n’existent pas mais elles sont égales entre elles ! »
Et puis il y a les manifestations parodiques : l’irruption au défilé de la gauche le 1er mai 1980, avec des slogans comme « Au Chili comme ailleurs, tirons sur les travailleurs ! » se termine mal. L’irruption au défilé de Jeanne d’Arc (édition 1989) sous la banderole « Fils et filles de criminels de guerre » doit être écourtée. Citons celle des anciens combattants de mai 68 en soutien aux jeunes mobilisés contre le gouvernement Chirac en novembre 1986 : déboulant avec drapeaux rouges, slogans anachroniques, journaux gauchistes vintage et fringues années 70, le cortège de Jalons (relativement grossi du Caca »s Club de Frédéric Beigbeder) est rejoint à un moment par quelques centaines d’étudiants et lycéens reprenant « De Gaulle démission ! » ou « Paix au Viêt Nam ! » Rarement Jalons se sera autant approché du but que s’était fixé son président : faire descendre 1 000 personnes dans la rue pour rien. Autre manif mémorable : un défilé de soutien aux putschistes pro-soviétiques à l’été 91, hérissé de drapeaux rouges et encadré par un orateur en uniforme de Vopo, et parti de la place Victor Hugo au cœur du XVIe pour aboutir à l’ambassade d’URSS défendue au premier degré par des policiers pas très amusés.
Toute une gauche n’a jamais prisé l’humour de Jalons : « Ils font semblant d’être drôles mais en fait ils sont de droite », avait écrit un jour Libération dans un accès de comique involontaire et citoyen
Deux procès, l’un pour une parodie du magazine trash Entrevue, l’autre pour un remake décalé du best-seller de vulgarisation philosophique Le Monde de Sophie, mettront Jalons sur la paille. L’implication de Frigide Barjot, son épouse devant Dieu et les hommes, dans la Manif pour tous, vaudra au petit couple de se faire expulser de son appartement historique du XVe, victime de la hargne idéologique d’une certaine presse, et sans doute du maire de Paris Bertrand Delanoë. Toute une gauche n’a jamais prisé l’humour de Jalons : « Ils font semblant d’être drôles mais en fait ils sont de droite », avait écrit un jour Libération dans un accès de comique involontaire et citoyen.
Giscard et Pasqua n’embauchant plus, il gagnera sa vie avec une chronique nocturne et mondaine dans Voici, et aussi dans VA et Causeur. Un projet, Basile ? Oui, un livre colligeant les « 33 meilleures blagues du Christ », rédigé à quatre mains avec Richard de Seze, qui témoignera que le fils de Dieu fait homme ne boudait pas le second degré (parution prévue aux alentours de l’été prochain, aux éditions du Cerf)…





