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Bouteflika a démissionné. Plus que son président ou son régime, c’est toute la société algérienne qui est à bout de souffle. Reportage au cœur de l’Algérie des jeunes déshérités. Cette génération qui n’a pas eu peur de gonfler les premiers cortèges de manifestations.
Les yeux rivés sur l’écran plasma accroché au-dessus du comptoir, le geste lent, il sirote une énième gorgée de son « goudron », le nom par lequel les jeunes désignent un café fort, servi dans un gobelet en carton. À Douera, une commune rurale à 30 kilomètres au sud d’Alger, tout est calme au lendemain de l’acte IV des manifestations les plus imposantes de l’Algérie contemporaine.
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Au moins 17 millions d’Algériens ont défilé dans le calme dans les 48 provinces du pays ce vendredi 15 mars contre le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, malade et incapable de diriger. Du jamais vu. Salim est abonné à la majorité des cafés de cette bourgade où le confort et la propreté sont loin d’être le souci des gérants.
La qualité du café non plus. Ceinturée par les HLM construits par les Chinois et destinés aux cas sociaux du programme de logements présidentiels, Douera est aux antipodes de Sidi Yahia ou le Val d’Hydra, les quartiers huppés de l’Algérois, fréquentés par les étrangers et « les pleins de sacs à billets », les riches ou les parvenus du système.
C’est justement à Val d’Hydra que le frère du président, Nacer, Secrétaire général au ministère du Travail et de la Formation professionnelle, se rend, presque chaque jour, pour déjeuner au luxueux restaurant Le Patio, ancien cercle du club de football européen, le JS-El-Biar.

« Ce restaurant est devenu sa cantine », affirme un habitué, cantine vers laquelle de nombreux cadres du ministère de l’Énergie et des Hommes d’affaires font leur pèlerinage dans l’espoir de gagner les faveurs du « puissant homme ». Beaucoup ne perçoivent pas le benjamin de la fratrie Bouteflika comme un cacique influent au sein du sérail.
C’est plutôt son frère Saïd qui détient les clefs du pouvoir, notamment le cachet de la présidence grâce auquel il nomme et dégomme au nom de son frère. Les personnalités publiques ou les chefs de partis de l’opposition s’adressent désormais directement à lui depuis l’AVC du frère aîné en 2013.
Au moins 17 millions d’Algériens ont défilé dans le calme dans les 48 provinces du pays ce vendredi 15 mars contre le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, malade et incapable de diriger. Du jamais vu.
Salim n’a jamais mis les pieds à Val d’Hydra, dit-il. Son petit « douar », comme il l’appelle, est son univers. Il n’a jamais voyagé non plus. Faute de moyens, Salim est conscient qu’il n’a pas sa place dans ces milieux. « Je n’ai pas chouravé l’argent du trésor public et mon père ne m’a pas laissé une usine », se lamente-t-il avec sa voix à la Barry White.
Pour subvenir à ses besoins, il « navigue », dit-il en vivant d’expédients ou en comptant sur une sœur architecte ou la retraite de sa mère.
Une mosquée à la gloire du président
Son père décédé à l’âge de 59 ans des suites d’un cancer du côlon était plombier. « Les gens me disaient qu’on ne meurt pas d’un cancer du côlon, mais en Algérie les hôpitaux sont dans un piteux état, on y meurt même quand on est en bonne santé », déplore-t-il sans omettre de rappeler, comme le font la plupart des Algériens, que les responsables au pouvoir se soignent à l’étranger et n’ont cure des hôpitaux locaux.
« Bouteflika a construit une mosquée de plusieurs milliards de dollars à sa gloire au lieu de nous construire des hôpitaux ou des usines », lance un voisin de table qui s’est immiscé dans la conversation. Salim n’a pas d’amis mais quelques copains de quartier. Son ami d’enfance, Sofiane, 22 ans, purge depuis février 2018 une peine de cinq ans à la prison de Kolea à 42 kilomètres au Sud-Ouest d’Alger.
« Pendant des mois, le pouvoir a joué la carte de la stabilité en véhiculant un discours de peur, articulé autour des menaces et des complots qui guettent l’Algérie en cas de remise en cause de l’ordre établi » Cherif Driss, politologue
Il a été coffré pour trafic de drogue. « Tu fumes un joint, tu prends cinq ans, tu voles le pays tu ne risques rien », s’écrie-t-il, en référence aux scandales de corruption dans lesquels de hauts responsables et des proches du président sont mis en cause sans la moindre poursuite.
Le jeune homme marque une pause puis aspire une nouvelle gorgée de son café tout en gardant l’œil sur le match de football diffusé sur la chaîne BeinSport. Dans les restaurants, les cafés et autres snacks, les écrans de télévision font partie intégrante du décor.
« Il est préférable de proposer des matches de foot plutôt que de prendre des risques avec des chaînes comme TF1 ou M6 qui diffusent des pubs qui heurteraient la sensibilité de nos clients, en majorité des familles », explique Hamid, propriétaire d’une pizzeria voisine. Les chaînes françaises sont, toutefois, incontournables dans les foyers algériens.
Facebook et une « trois étoiles »
À 21 ans, Salim n’a connu que Bouteflika. Il fait partie du cortège de chômeurs qui ont trouvé refuge dans les cafés, les mosquées, les stades ou les réseaux sociaux pour dompter une amertume, nourrir des rêves ou exprimer une frustration. Les réseaux sociaux servent d’exutoire pour les jeunes dans un pays qui compte 42 millions d’habitants dont 60 % de moins de 35 ans.
Deux tentatives ratées d’obtenir le baccalauréat ont réduit ses espoirs à néant. Le meilleur moment pour lui est lorsqu’il met son cerveau en « mode veille » en prenant « une trois étoiles », allusion à l’un des psychotropes prisés par les jeunes et servis sous la table lorsque le kif vient à manquer.
En Algérie, la consommation de la drogue a atteint des seuils alarmants selon les statistiques officielles, alors que 70 % de la population carcérale est constituée de jeunes. Ce soir, le café est bondé. Le FC Barcelone étrille au stade Santiago Bernabeu son éternel rival le Real Madrid (3-0) en coupe du Roi.
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Salim est un fan de l’argentin Lionel Messi. Quand le Barça défait le Real, il va sur Facebook chambrer les aficionados des merengues. 24 millions d’Algériens sont abonnés au réseau selon le site d’analyses américain Socialbaker. C’est dans cet espace qu’ils lâchent leur fiel contre le pouvoir incarné par un président muet depuis six ans, qui s’apprêtait à rempiler pour un nouveau mandat.
Salim a commencé à suivre, sur le réseau bleu, les appels aux marches contre un 5e mandat de Bouteflika pour ensuite décider, avec quelques amis, de battre le pavé en cette journée printanière du 22 février 2019 au cœur de la capitale et au milieu d’un impressionnant dispositif de sécurité.
L’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel a fait descendre ce jour-là des dizaines de milliers d’Algériens dans la rue, en dépit des discours et de la propagande officielle ressassant que tout changement était synonyme de danger pour la stabilité du pays. Salim était parmi les dizaines de milliers d’Algériens qui ont bravé l’interdit pour dire « non » au mandat de trop de Bouteflika.
#Algérie ??
Le Président Bouteflika a annoncé sa démission. C'est une page importante de l'histoire de l'Algérie qui se tourne.https://t.co/aAxjn0JrOR— France Diplomatie ???? (@francediplo) April 2, 2019
Apolitique, mais conscient des soucis qu’il partage avec la majorité de jeunes, dont beaucoup n’ont pour seul projet que de quitter le pays, Salim a vaincu sa peur pour se joindre à tous ceux qui scandaient: « makach el khamsa ya Bouteflika, djibou el BRI w zidou Saâiqa » (Bouteflika, il n’y aura pas de cinquième mandat, même si vous ramenez le BRI et les forces spéciales).
Ce couplet deviendra le slogan phare de toutes les marches qui vont suivre. « Pendant des mois, le pouvoir a joué la carte de la stabilité en véhiculant un discours de peur, articulé autour des menaces et des complots qui guettent l’Algérie en cas de remise en cause de l’ordre établi », raconte Cherif Driss, politologue et enseignant à l’Institut des sciences politiques d’Alger.
« Le pouvoir a voulu faire croire que tout changement serait nuisible et porteur de catastrophes pour le pays en parlant des conflits qui secouent le monde arabe, notamment la Libye et la Syrie », souligne-t-il, ajoutant que « les partis de l’alliance présidentielle ressassent à chaque occasion que l’Algérie avait fait sa mue démocratique en 1988 et qu’il n’y avait plus lieu d’aller vers des réformes ou des changements porteurs d’incertitudes ».
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Le Front de libération nationale (FLN), le Rassemblement national démocratique (RND) et le Rassemblement de l’espoir de l’Algérie (TAJ-islamiste) – les principales forces au service de Bouteflika – contrôlent 281 des 460 sièges à l’assemblée populaire. Pour de nombreux Algériens, leur poids est factice tant la fraude entache les élections depuis 1997.
Kamel Mansari
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