Dans cette biographie, vous croisez les disciplines, brassant notamment histoire sociale, théologie, exégèse, archéologie ou histoire de l’art. Pourquoi avoir choisi cette approche très diverse ?
L’approche pluridisciplinaire est toujours un risque, mais j’ai souhaité l’assumer en pensant à la phrase du grand historien Jacques le Goff : « La séparation des savoirs, la spécialisation en domaine isolé nuit considérablement au développement de la recherche. » Dans les faits, écrire une biographie de Pierre n’a pas vraiment de sens, au regard du peu d’éléments que nous avons en notre possession. En effet, saint Pierre n’est cité « que » 154 fois dans le Nouveau Testament. L’idée était donc d’élargir ma vision en abordant des thèmes peu explorés ou qui sont l’apanage de travaux très spécialisés. Prenez le cheminement de saint Pierre d’un point de vue théologique : il est essentiel pour aborder un tel personnage. Même remarque à propos de sa place dans les arts : la façon dont il était représenté dans les premières communautés chrétiennes me semble essentielle. On le voit représenté sur des coupes, des petits médaillons mais aussi de beaux tombeaux. Quant à l’archéologie, elle n’est pas en reste, de sa maison à Capharnaüm à la fameuse tombe romaine, qui a donné lieu à des fouilles très récentes puisqu’elles datent du XXe siècle.
Quelle était la personnalité de saint Pierre ? Existent-ils des différences entre le Pierre de Matthieu, Marc, Luc et Jean ?
Schématiquement, on va dire qu’il existe une différence importante entre Marc d’une part et les trois autres évangélistes d’autre part. Nous savons en effet que d’après les Pères de l’Église (Justin de Naplouse au IIe siècle ou Eusèbe de Césarée au IVe siècle), saint Pierre a influencé l’écriture de Marc. Dans le texte, il s’est donc mis en retrait, s’estimant indigne de sa charge. Ce qui nous indique un élément essentiel de sa personnalité : Pierre ne cherche pas les places. Bien conscient de ses propres faiblesses, Simon-Pierre n’a pas de prétention et ne cultive aucune ambition personnelle. Sincère et généreux, il manque de fermeté et se montre irréfléchi. J’écris que son esprit est brut et instinctif. Il l’empêche d’apprécier les événements qui se déroulent sous ses yeux. Pierre est aussi l’homme de la conciliation et de la voie moyenne avec tout ce que cela suppose d’accommodements et de petits arrangements. Il n’en est pas moins enthousiaste et son amour de Jésus ne souffre aucune contestation : il est le premier à poser un acte de Foi.
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Il ressort de votre ouvrage que Pierre portait un regard très politique sur la mission du Christ. Qu’en attendait-il concrètement ?
Comme beaucoup de ses contemporains, Pierre attend que la terre d’Israël soit libérée du joug romain. En effet, Pierre n’échappe pas aux courants messianiques et prophétiques de son temps. Il considérait cette terre comme sainte, c’est-à-dire comme un pays appartenant à Yahvé. Il s’agit ici d’une vision théologique, celle d’un croyant, qui s’opposait soit à la réalité politique de la domination romaine, soit plus simplement à la réalité économique de la propriété privée. Et ce décalage entre la tradition judaïque et la réalité politique se cristallisait sur la question du paiement de l’impôt. Issu du bas de la classe moyenne, Pierre devait souffrir de la politique fiscale impériale et espérait un changement politique à cet égard. Il voit ainsi Jésus comme le messie qui va libérer Israël et c’est pour cette raison qu’il n’accepte pas du tout l’idée qu’il soit mis à mort. Il ne comprend que bien plus tard, après la résurrection et la descente du Saint-Esprit sur l’ensemble des apôtres, le sens du sacrifice du Christ venu racheter les pêcheurs.
Quel rôle a-t-il joué dans l’ouverture du christianisme aux païens ? Et quelles étaient ses relations avec saint Paul ?
Ce rôle est absolument essentiel puisqu’il est lui-même à l’origine de cette révolution qui ouvre le judéo-christianisme aux païens. Autrement dit, Pierre est le premier à baptiser un centurion du nom de Corneille, ainsi que l’ensemble de sa famille et de ses serviteurs, selon les Actes des apôtres. Il le fait à la demande d’une intervention surnaturelle. Ce pas décisif lui sera reproché par la communauté de Jérusalem. Cette ouverture sera d’ailleurs à l’origine de sa condamnation romaine. Pierre aurait été ainsi dénoncé par des frères judéo-chrétiens aux autorités romaines, dans le contexte de l’incendie de Rome.
Pierre nous apparaît ainsi très « politique » : il est le trait d’union entre l’ancien monde, judéo-chrétien, et le nouveau monde, celui des gentils ou païens qui refusent d’appliquer la loi de Moïse au nom de la loi nouvelle
Cela dit, à Antioche, Paul s’oppose à Pierre sur la question : afin d’éviter un schisme avec les judéo-chrétiens, le premier apôtre fait mine d’accepter les attentes de ces derniers, provoquant la colère de Paul qui lui reproche à juste titre de dire une chose et de faire son contraire. Pierre nous apparaît ainsi très « politique » : il est le trait d’union entre l’ancien monde, judéo-chrétien, et le nouveau monde, celui des gentils ou païens qui refusent d’appliquer la loi de Moïse au nom de la loi nouvelle.
On connaît le jeu de mot du Christ rapporté par saint Matthieu : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ». Dans quelle mesure le pouvoir des papes tel qu’on le connaît s’est-il construit sur sa personne ?
Sa place repose non seulement sur son statut de premier apôtre qui est décrit dans les différents évangiles, mais aussi sur deux autres phrases. Celle de saint Luc : « Affirme tes frères dans la foi » et celle de saint Jean : « Pais mes brebis ». Jésus donne donc l’ordre à Pierre de paître son troupeau, ainsi qu’une mission d’enseignement qui dure dans le temps. Ces deux passages complètent la phrase de saint Matthieu que vous citez. L’ensemble forme le pouvoir des papes tel qu’on l’entend aujourd’hui, même si ce pouvoir va évoluer dans sa forme au fil des siècles. On remarquera que, du point de vue du caractère, Pierre, à chacun de ces moments où sont prononcées ces trois phrases par Jésus, n’est pas à la hauteur ! Comme si les auteurs des évangiles avaient souhaité prendre date avec l’avenir et nous dire que les successeurs de Pierre eux-mêmes ne seront pas au niveau de la charge qui leur incombe. Faire du pape une sorte de super héros n’est pas une vision juste : le reniement de saint Pierre est là pour nous le dire. Il n’en reste pas moins garant de l’unité de l’église. Sans Pierre, l’unité est inexistante.
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Saint Pierre est le protagoniste principal de très nombreuses scènes des Évangiles, que vous égrainez tout au long de votre ouvrage. S’il vous fallait choisir la plus inspirante, laquelle serait-elle et pourquoi ?
Sans nul doute le chant du coq, c’est-à-dire le moment où Pierre renie le Christ. Il s’agit du centre de l’évangile, après naturellement la résurrection du Christ. Pourquoi cela ? Parce que Pierre est celui qui est pardonné par le Christ. Jésus sait que Pierre va le renier, mais il le choisit tout de même. Le pardon, comme vous le savez, est au centre du message évangélique. Et la personne qui est la plus concernée est bien Simon Pierre.
Le coq est aussi tout un symbole. Il ne faut pas s’arrêter seulement au chant de l’animal qui est annoncé prophétiquement par Jésus lui-même au moment de la Cène. Non. Le coq est plus que cela : dans l’Antiquité, il est un symbole de résurrection. Asclépios, héros mythologique, est celui qui ressuscite les morts. Il en devient un dieu de la médecine, foudroyé par Zeus à cause de ce pouvoir. Or, le coq est le symbole associé à Asclépios. Parmi les rituels en l’honneur d’Asclèpios figure l’offrande d’un coq. Or, comme vous le savez, cet animal annonce le lever du soleil. Il symbolise ainsi le passage des ténèbres à la lumière : il annonce le salut. C’est pour cette raison que les baptêmes à l’époque des premiers chrétiens avaient lieu au chant du coq. Celui qui était baptisé était plongé trois fois dans l’eau comme pour faire contrepoint aux trois reniements de Pierre mais aussi et surtout au pardon de Jésus. Le coq est donc pour saint Pierre à la fois le symbole du reniement mais aussi de la miséricorde divine : il ouvre à la lumière.

Perrin, 480 p., 24 €





