Entre l’homme et la fonction, entre le représentant et les représentés, entre le spleen et l’idéal, entre l’être, l’État et le devoir-être, et, en même temps, entre la gauche et la droite, la pensée est crucifiée à l’évocation de ce nom : penser à Macron, est-ce réellement penser à quelqu’un ou à quelque chose ? On pourrait aisément justifier ce vertige par le mot d’esprit de Freud, qui affirmait que « gouverner » est un « métier impossible », au sens où il n’aboutit jamais, c’est pourquoi il appelle une glose infinie, mais la cause est différente : le vertige qui menace l’intelligence qui veut penser Macron vient de ce qu’il incarne la fluidité rendue à elle-même.
Le visage de Macron, c’est le visage du non-visage, le triomphe du bougisme souriant, l’apogée de l’homme sans qualités stables. C’est l’homme qui ne veut surtout pas être pensé, car il est en marche, résolument mobile et défini par cette mobilité même. Réfléchir sur Macron l’arrêterait, or, comme pour un électron selon le principe d’incertitude d’Heisenberg, si on connaît sa localisation, on ne connaîtra pas sa vitesse, et vice versa. Or sans sa vitesse, Macron n »est rien. Cela nous permet de noter que Macron n’apparaît pas comme un dieu olympien, comme un Jupiter à contempler, mais plutôt comme une particule élémentaire.
Le visage de Macron, c’est le visage du non-visage, le triomphe du bougisme souriant, l’apogée de l’homme sans qualités stables
S’opposer à Macron serait dès lors extrêmement simple. Il suffirait de s’immobiliser et de tenir. La fin du bougisme bavard, ce serait… l’hésychasme, du nom de la pratique ascétique de l’Église orthodoxe, qui veut dire « immobilité, calme, repos et silence ». L’hésychasme est le cœur méconnu de la spiritualité chrétienne orientale, axée sur l’ascension vers Dieu en trois étapes : purification (catharsis), contemplation (theoria) et divinisation de l’homme (theosis). Saint Grégoire Palamas en est le théoricien le plus abouti et les moines du mont Athos en sont les pratiquants les plus connus. Ils sont tout sauf des consommacteurs idéaux qui travaillent à la reprise de l’activité économique.
C’est plus qu’une boutade. Le bougisme est le stade suprême du capitalisme. Or, si l’on en croit Max Weber dans son Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme, nous en sommes là à cause de la déformation de l’ascétisme chrétien opérée par les calvinistes, qui ont décidé au XVIe siècle de vivre et de travailler comme des moines, dans le monde, sans consommer les fruits de leur labeur. L’accumulation capitaliste n’était que le signe de leur possible élection divine, c’est-à-dire la cristallisation de leur abyssale inquiétude métaphysique. L’impulsion capitaliste, dont le bougisme macronien n’est que le dernier avatar, serait-ce simplement la corruption du meilleur qui aurait engendré le pire ? La solution ne serait-elle pas alors dans la guérison de cette angoisse métaphysique infinie qui se manifeste dans l’espoir d’une croissance économique infinie ?
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Comment comprendre autrement que par ce biais religieux la furie destructrice, « réformiste » dit le président, à laquelle nous assistons ? Rien ne peut ni ne doit échapper à la fluidification, au devenir particule élémentaire. Tout est mobilisé. Comme l’écrivait Guy Debord : « C’est pour devenir toujours plus identique à lui-même, pour se rapprocher au mieux de la monotonie immobile, que l’espace libre de la marchandise est désormais à tout instant modifié et reconstruit. »
S’exclamer « Ô temps, suspends ton vol ! » est désormais un propos subversif. Mais qui lit encore Lamartine ? D’ailleurs, c’est bien fait pour sa gueule : après la branlée qu’il a prise à l’élection présidentielle, il ne va tout de même pas nous donner des leçons !





