L’affaire des masques est sans doute l’une des illustrations les plus emblématiques de la déréliction progressive de l’État. On connaît désormais l’étendue du fiasco, bien documenté par le rapport de la commission d’enquête du Sénat sur le Covid : entre 2009 et 2019, à la suite d’une série de décisions de la direction générale de la santé (DGS) et de Santé publique France, les stocks stratégiques de masques sont passés de presque 2 milliards d’unités à… une centaine de 100 millions environ, alors qu’un milliard de masques sont estimés nécessaires pour faire face à une crise intense de seulement dix semaines. Comment expliquer cette situation ? Tout y est : incapacité d’anticipation par l’État, vision exclusivement financière de l’action publique, absence de contrôle politique des administrations, politique de communication déconnectée du réel et fondée sur le mensonge, effacement de la notion de responsabilité.
Les faiblesses d’anticipation de l’État sont bien connues. Certains ministères ont tenté, avec plus ou moins de bonheur, de se doter de centres de prospective, à l’instar du ministère des Affaires étrangères. Mais le cas général est l’absence d’outil ministériel sérieux permettant, en mobilisant des compétences variées et non exclusivement issues des corps de fonctionnaires du ministère intéressé, d’anticiper les crises, de se projeter au-delà du court terme et de préparer des scénarii de prise de décision. Cette fragilité s’explique notamment par la vision exclusivement financière voire budgétaire de l’action publique, désormais extrêmement répandue parmi les hauts fonctionnaires dont la mentalité a été largement formatée par les théories du nouveau management public et les « impératifs » de la mondialisation. Celle-là même qui a conduit le ministère de la Santé à liquider ses stocks de masques et à ne pas les reconstituer. Pour beaucoup de dirigeants du public, l’État n’est plus un acteur de l’histoire au service de la nation, mais une scorie un peu étrange et, trop souvent, une simple occasion, un tremplin pour aller ensuite dans le privé y singer le pire du capitalisme mondialisé.
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Assez étrangement, cette vision dégradée de l’État cohabite avec une forme d’arrogance selon laquelle les hauts fonctionnaires seraient les seuls tenants de l’intérêt général face à des politiques jugés in petto illégitimes. D’où la tentation de ne pas leur confier toutes les informations qui pourraient leur être nécessaires. La rétention d’informations, décrite et théorisée par Michel Crozier, est ainsi répandue et a été clairement mise au jour dans le cas des masques par le rapport sénatorial : « D’inquiétants défauts de communication (de la direction générale de la santé) ont laissé jusqu’en janvier 2020 les ministres de la Santé et la directrice générale de Santé publique France dans l’ignorance totale de la pénurie de masques ». Il est vrai que les ministres donnent souvent raison à leurs critiques en s’intéressant trop peu au fond des choses et au fonctionnement concret de leurs ministères. Accoler leur nom à une loi plus ou moins utile, courir les couloirs des télévisions et radios, avancer leurs pions dans leurs partis respectifs, courtiser les journalistes, préparer les prochaines échéances, bref faire de la com, semblent être leurs activités favorites, qui ne leur laissent que peu de temps pour soulever le capot de leurs administrations, y traiter les dossiers, vérifier l’application des politiques déjà engagées et préparer l’avenir. Que madame Buzyn ait été mal informée par le DGS est une chose, qu’elle n’ait pas songé à s’informer sur les stocks de masques par elle-même ou via son cabinet en est une autre qui démontre un sens des priorités altéré.
La montée en puissance de la communication est sans doute l’une des clés d’explication de cette fragilisation de l’action publique. Comme si les dirigeants vivaient dans un monde virtuel où l’important est l’image qu’ils donnent et que renvoient les médias davantage que leur action. La Guerre des Gaules de César nous rappelle que la posture communicante est vieille comme le monde, mais elle a pris un tour radical, la communication, en venant non seulement à enjoliver la politique menée mais aussi à s’y substituer. L’effet est délétère car si les déclamations au sommet ne sont suivies par rien de concret, non seulement la population finit par perdre confiance, mais les fonctionnaires d’application, sur le terrain, en sont désabusés et démobilisés, d’où un cercle vicieux de désagrégation de l’action publique. L’affaire des masques révèle une nouvelle étape en la matière, celle de la communication sciemment et longuement mensongère. Citons le rapport du Sénat : « Le fiasco des masques a été sciemment dissimulé par le Gouvernement durant la crise […] Plusieurs responsables politiques et sanitaires ont, à plusieurs reprises, nié aveuglément la pénurie des équipements de protection individuelle, minimisé grandement la responsabilité des pouvoirs publics en la matière, et présenté une version déformée de la chronologie des faits ».
Comme si les dirigeants vivaient dans un monde virtuel où l’important est l’image qu’ils donnent et que renvoient les médias davantage que leur action
Cette communication déconnectée ne craint pas le ridicule, comme Sibeth Ndiaye nous l’a montré. Sa creuse insipidité est parfois comique, notamment en ce qu’elle est reproductible à l’infini par les esprits paresseux, à l’image du fameux slogan de Nicolas Sarkozy en 2007, l’ambitieux « ensemble, tout devient possible », évidemment démenti par les faits, mais repris par le président tchadien Idriss Déby lors de la campagne présidentielle de 2016. Quand on parle de tiers-mondisation ! Tout cela n’est possible que parce que la notion de responsabilité s’est profondément obscurcie dans notre pays. Les hauts fonctionnaires indélicats ou incapables ne sont jamais réellement sanctionnés, dès lors qu’ils appartiennent au bon réseau.
L’affaire Duhamel et l’incroyable capacité du directeur de Sciences-Po à se maintenir nous en disent long sur ce point. Mais la neutralisation de toute responsabilité vaut aussi pour les « grands » élus. C’est un des traits particuliers de notre pays où l’échec politique, voire la sanction pénale, n’est pas synonyme de carrière stoppée, mais de continuation voire de promotion. Au Royaume-Uni, un Premier ministre qui perd disparaît de la scène politique. En France, il s’y enracine : voir Alain Juppé et Laurent Fabius, deux politiciens qui n’ont jamais su décrocher en dépit de moult échecs, mais propulsés au Conseil constitutionnel : un repris de justice et un individu, certes relaxé, mais bien secoué par le scandale du sang contaminé.





