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Depardieu et les Français mis à nu

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Publié le

14 juin 2022

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Dans une biographie pénétrante, Pascal Louvrier met à nu Gérard Depardieu et exhume l’incroyable pulsion de vie qui anime le héros français.
gérard

Depuis Le corps politique de Gérard Depardieu de Richard Millet paru en 2014 – un long râle sur le personnage, son époque et sa filmographie –, et l’ouvrage biographique écrit par le frère Alain Depardieu en 2015, Gérard n’avait pas fait l’objet d’un ouvrage sérieux. Pourtant, dans les années 1990 et 2000, on en regorgeait. Il s’est fait une sorte de parenthèse depuis sept ans et, heureusement, Pascal Louvrier nous rassasie avec sa biographie Depardieu mis à nu, paru aux Éditions de l’Archipel.

Rodé aux ouvrages biographiques depuis les années 1980 et journaliste chez Causeur, Louvrier nous brosse le portrait du plus grand acteur français de notre époque d’un trait aisé, poétique, cru, vrai. La plume de l’auteur s’agence, se plie, se colle au personnage. On y découvre des témoignages inédits, nous pensons entre autres à Fanny Ardant et Sylvie Pialat. L’auteur pense aussi à réunir les hommages des seigneurs d’autrefois, dont Montand, Piccoli, Sautet et Truffaut. Mais Louvrier n’analyse pas Depardieu et c’est là son originalité, sa fraîcheur, sa grâce, notre plaisir. Il ne joue pas au psychanalyste, ce qui a été fait et refait.

On veut Depardieu remis à sa place, parmi nous, en France. Il peut habiter en Belgique s’il le veut, c’est son esprit bien français que l’on désire à nouveau dans l’Hexagone

Plutôt, il choisit de mettre Gérard Depardieu face à ses fantômes qui « le suivent, ou le précèdent, ils sont partout en fait ». Il lui rappelle ces esprits qui ont modelé sa vie comme des dieux grâce à la parole, toujours la parole, comme celle de Peter Handke, Georges Simenon, Marguerite Duras, saint Augustin, Rimbaud, Barbara, Balzac, Dumas, Rostand et les autres. Louvrier le cerne de spectres et le hante, bref : il le met face à lui-même, avec tous ses rêves et ses cauchemars, parce que la réalité, on sait que Gérard n’y pense pas. Ce qu’il en reste ? Depardieu mis à nu, gigantesque, gargantuesque, avec le ventre fier et à l’air, le regard qui se pose au loin sur les steppes russes et le pif relevé reniflant la prochaine bonne chère. Eh bien, avouons-le : il n’a jamais été aussi beau.

Depardieu rapatrié

Brodez, brodez, disait Roxane. On veut davantage qu’un portrait. On veut Depardieu remis à sa place, parmi nous, en France. Il peut habiter en Belgique s’il le veut, c’est son esprit bien français que l’on désire à nouveau dans l’Hexagone. Longtemps, on a été trop orgueilleux et on n’a pas voulu de lui comme les Français n’ont pas voulu d’eux-mêmes. Louvrier réalise alors ce qu’il y a de plus merveilleux dans cet ouvrage : il rapatrie Depardieu, comme il mérite de l’être et comme nous le méritons, aussi. Ainsi, tout en traçant les débuts, les transformations et les contours du mythe Depardieu, l’auteur nous rappelle qu’il a été « la France des rois, de la Révolution, de la République. Il l’a aimée de manière charnelle, travaillant la terre et embrassant les morts. Il est la mémoire vivante d’un pays dont les racines sont menacées d’extraction radicale ».

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C’est vrai, au début de sa carrière, Depardieu a incarné à travers certains personnages « le requiem de l’homme occidental ». Il a aussi incarné le souvenir d’une France insouciante qui est loin derrière nous. Mais surtout, il incarne le combat à un contre cent, ici et ailleurs, avec ses dix cœurs et ses vingt bras. Pour répondre à Millet qui ne voyait en Depardieu qu’une fin, un pet et la mort, Louvrier nous exhume l’incroyable pulsion de vie qui anime le héros et il invite les Français à faire de même, à exhumer leur naturel avec tout ce que cela comporte de paradoxes, de contradictions, de générosité du cœur, d’humanité qui a fait leur génie, sans jamais penser à l’autoflagellation ou à l’hypocrisie.

Saisir Gérard Depardieu, c’est apprendre à saisir « une vérité bouleversante », voire dérangeante. Idem pour la patrie. Si « la France est devenue un musée à ciel ouvert peuplé de fantômes », comme nous le dit Louvrier, les Français y sont confrontés, non loin derrière Depardieu, qui les guide de son panache.


Gérard Depardieu à nu de Pascal Louvrier
Archipel, 279 p., 20 €

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