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Éditorial culture de Romaric Sangars : cher Kevin Lambert

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Publié le

6 octobre 2023

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« La « qualité » sensible est évidemment une vertu, mais à partir du moment où elle se fausse par un excès fatal, comme tout, elle se retourne en effet en défaut, si bien qu’on considèrera non la sensibilité, mais la sensiblerie ou la susceptibilité comme des symptômes de faiblesse morale, intellectuelle et psychique.» Éditorial culture du numéro 68.
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À partir de quand le mot “sensible” est-il devenu un défaut ? », demandais-tu, l’air grave et candide, sur France Inter le mois dernier, lisant un texte inédit pour répondre à la polémique qui enflait depuis une dizaine de jours au sujet de ton emploi d’une lectrice en « sensibilité » pour corriger la copie de ton second roman, Que notre joie demeure, en lice pour le Goncourt. Puis tu dérivais vers un amalgame brutal, pédant et confus entre la littérature comme art et une sensibilité sans filtre, jusqu’à accoucher notamment de cette phrase étrange et maladroite: «Les affects creusent dans l’espace sans forme où il n’y a pas de “moi” possible, pas de nom, pas de genre. On donne à ce lieu, je l’apprends plus tard, le nom de littérature. » On comprendrait que les affects creusent dans un mur ou une carapace, mais dans un «espace sans forme», cher Kevin, c’est-à-dire un espace tout court (parce qu’un espace avec forme devient de facto la forme en question, qu’il s’agisse d’un cube ou d’une voiture de course), dans un espace tout court, donc, on ne voit pas trop ce qu’il reste à creuser. Ta métaphore est pourrie. Et puis si, à cette espèce de bulle saturée de ressentis, à cet espace sans nom, on donne le nom de littérature, comme tu nous le révèles à la phrase suivante, on a envie de te faire remarquer qu’il faudrait savoir, cher Kevin, que soit ton lieu d’épiphanie n’a pas de nom, soit il en a un, mais qu’à se contredire aussi vite, même avec l’esprit souple, on finit avec un claquage.

On comprendrait que les affects creusent dans un mur ou une carapace, mais dans un «espace sans forme», cher Kevin, c’est-à-dire un espace tout court (parce qu’un espace avec forme devient de facto la forme en question, qu’il s’agisse d’un cube ou d’une voiture de course), dans un espace tout court, donc, on ne voit pas trop ce qu’il reste à creuser.

«À partir de quand le mot” sensible” est-il devenu un défaut?», avais-tu donc demandé, et je me disais que même cette question inaugurale était plutôt mal formulée, puisque ce n’était pas le mot « sensible » qui était devenu un défaut, auquel cas cela eût signifié qu’il aurait été inapproprié, ce mot, qu’on se placerait sur le plan d’un défaut de vocabulaire et qu’un autre adjectif eût alors été préférable pour évoquer le caractère sensible d’une personne, comme : « réceptif » ou « empathique », mais non, ce n’était pas le mot, mais la qualité en soi, de « sensible », qui ne serait aujourd’hui plus perçue comme une vertu, voilà ce que tu tentais d’exprimer au micro d’Inter entre les journalistes ébahies devant tes acrobaties syntaxiques, la sensibilité serait même devenue une tare honteuse, ce qui prouverait, voilà ce que tu sous-entendais évidemment, quelque chose comme le triomphe des cœurs-de-pierre, de Dracula et des néo-nazis, triomphe contre lequel tu te dressais fièrement avec tes trente ans, ta candeur américaine et ton second roman. Et je t’écoutais, perplexe, avec à la main ton livre en feu vers lequel je venais pointer, pour l’allumer, le bout d’une cigarette.

Mais je vais te répondre, rassure-toi, ta question n’est pas très difficile. La « qualité » sensible est évidemment une vertu, mais à partir du moment où elle se fausse par un excès fatal, comme tout, elle se retourne en effet en défaut, si bien qu’on considèrera non la sensibilité, mais la sensiblerie ou la susceptibilité comme des symptômes de faiblesse morale, intellectuelle et psychique. La preuve: ta sensiblerie, ton incapacité à maîtriser ta sensibilité pour en faire une véritable force, un moyen de connaissance, de résonance, de puissance, finit par te faire débander dans l’expression verbale, tu t’empêtres dans un propos ronflant, nébuleux et vide, et pas une seule des trois phrases que tu viens de prononcer n’est correcte, ce qui, tu l’admettras, est tout de même embarrassant pour un type qui se prétend écrivain. Je comprends que tu aies eu besoin de faire appel à des lecteurs sensibles, mais il aurait fallu les recruter en fonction de leur sensibilité à la langue française, puisque toi, à celle-ci, visiblement, peu te chaux de lui broyer les vertèbres.

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Sauf que ta relectrice, Chloé Savoie-Bernard, à demi haïtienne et complètement féministe, n’est pas tant une lectrice douée d’une sensibilité particulière que la syndicaliste d’une susceptibilité à la mode. Tu vois, on s’éloigne à nouveau de la vraie sensibilité pour être confronté à des emmerdeuses. Mais moi, cher Kevin, vois-tu, me dis-je en secouant à la fenêtre le reste fumant de tes pages, si j’écoutais ma susceptibilité, si celle-ci, à l’instar de ta relectrice, devenait le prisme unique par lequel percevoir le monde, eh bien, j’aurais les nerfs vrillés en permanence et une rageuse envie de venger tout ce qui offense l’art, l’intelligence et le sens commun le plus élémentaire, quitte, pour cela, à incendier des bâtiments rem- plis de plumitifs niais et de correctrices arrogantes, mais non, tu vois, cher Kevin, je me contrôle, je me maîtrise, je me souviens qu’en dépit d’une illusion d’enfance, je ne suis pas, du monde, ni le centre ni le procureur, et je me contente, pour m’apaiser, de fumer une cigarette en observant le ciel.

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