Francesco Giubilei : « On assiste à un renouveau du conservatisme en Italie »

© Louis Lecomte pour L'Incorrect

Francesco Giubilei est un auteur et professeur italien. Il collabore à Il Giornale et à Il Messagero et enseigne à l’université Gistino Fortunato. Président de la fondation Tatarella, il a été récemment classé parmi les 100 personnalités italiennes de moins de trente ans les plus influentes par le magazine Forbes. Auteur de sept livres traduits en plusieurs langues, son dernier livre, Histoire de la pensée conservatrice européenne, vient d’être publié aux États-Unis.

 

Vous n’avez que vingt-sept ans et vous avez déjà écrit plusieurs livres et essais sur le conservatisme. Pourquoi démarrer si tôt dans le débat d’idées ?

 

Depuis l’âge de vingt ans, je m’interroge, j’étudie et j’essaye de comprendre en profondeur la pensée conservatrice en écrivant des livres sur le sujet. Le dernier, sorti il y a quelques semaines aux États-Unis pour la maison d’édition Regnery, s’intitule Histoire de la pensée conservatrice européenne. Je crois qu’il faut s’engager en personne pour diffuser les valeurs du conservatisme et créer un débat qui puisse répondre aux problèmes de notre temps. Nous vivons à une époque de l’histoire riche en changements. L’Occident a connu des changements radicaux ces dernières années: immigration de masse, perte d’identité, triomphe de la laïcisation et du matérialisme,  émergence du politiquement correct et restriction de la liberté de pensée et d’expression.

 

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Comme alternative à la pensée la plus répandue, “liberal”1, je crois que le conservatisme peut représenter une réponse aux problèmes de notre temps. Dans beaucoup de pays, comme l’Italie et peut-être même la France, la pensée conservatrice est malheureusement peu connue, souvent mal comprise, et les conservateurs sont confondus avec les réactionnaires. En plus de cela, il y a un chaînon manquant entre le monde culturel et le monde politique. Cette situation empêche beaucoup de citoyens, que l’on peut considérer comme des conservateurs inconscients », de trouver des références et des réponses à leurs problèmes et leurs questions.

En Italie, nous organisons des conférences, des présentations et publications d’articles et de livres. Mais aujourd’hui, nous avons besoin d’une coordination à l’échelle de l’Europe entre les différents milieux conservateurs. C’est à cette condition que l’on pourra contrer la pensée progressiste.

 

Au milieu du nouveau clivage politique dominant, libéraux contre populistes, les conservateurs italiens ont-ils une place?

 

D’un point de vue culturel, l’Italie a une importante tradition de pensée conservatrice, même sans véritable parti politique conservateur. En 1995 naquit Alleanza Nazionale (alliance nationale), un parti imprégné des valeurs du conservatisme. Après son dépeçage, le vote des conservateurs se partagea entre différents partis. Aujourd’hui, en Italie, c’est le parti Fratelli d’Italia (frères d’Italie), dirigé par Giorgia Meloni, qui interprète au mieux les idées du conservatisme. Dans mon pays, il y a énormément d’espace politique et culturel pour le conservatisme, qui représente le juste milieu entre le libéralisme classique et le souverainisme. Les conservateurs n’ont pas cédé à la vision progressiste de la société et à certaines tendances libre-échangistes qui se sont manifestées dans le monde libéral, mais ils n’ont pas non plus adopté des tonalités parfois proches du populisme d’une partie des souverainistes.

 

Les conservateurs n’ont pas cédé à la vision progressiste de la société et à certaines tendances libre-échangistes qui se sont manifestées dans le monde libéral, mais ils n’ont pas non plus adopté des tonalités parfois proches du populisme d’une partie des souverainistes.

 

Le conservatisme est basé sur une tradition culturelle séculaire et un objectif politique qui sont totalement absents de la pensée populiste. C’est cette base de valeurs qui peut déterminer une politique, non pas à court terme mais à long terme. Le défi pour les conservateurs italiens est de réussir à diffuser les travaux et les réflexions des intellectuels les plus influents du conservatisme, tout en veillant à ce que l’opinion publique surmonte une méfiance généralisée à son égard. Pour ce faire, il faut que culture et politique soient plus proches. Nous devons créer un vaste réseau qui va au-delà des divisions entre associations, mouvements, magazines et maisons d’édition.  La vision individualiste du monde est aujourd’hui dominante et tend à détruire les communautés humaines. Ce rapport de force doit changer.

 

Comment vous situez-vous par rapport au débat européen?

 

Je suis pour une Europe des nations dans laquelle les identités des peuples et des nations sont respectées et pas effacées comme c’est le cas aujourd’hui dans l’Union européenne. L’UE actuelle est une structure centralisée fondée sur l’immobilisme bureaucratique et sur un primat de l’économie sur la culture. L’UE a oublié les racines chrétiennes de notre continent et s’est mise en contradiction avec les principes du Traité de Rome signé en 1957. Le Traité de Maastricht et le Traité de Lisbonne détourné la construction européenne au profit de critères économiques et technocratiques.

 

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La protection des droits individuels est une question importante, mais elle doit être accompagnée des devoirs que chaque individu a envers sa famille, sa communauté et la nation dans laquelle nous vivons, sinon le risque est de construire une société artificielle fondée sur le relativisme de l’individu. La lutte contre la morale hippie et l’héritage des années 60 est une priorité pour notre époque; cependant on ne doit pas le combattre par le populisme, surtout lorsqu’il montre des nuances idéologiques de gauche, mais par la construction d’un projet politico-culturel conservateur sérieux, qui puisse offrir une base métapolitique et un panthéon de penseurs qui manquent aujourd’hui à la pensée souverainiste et populiste.

 

Comment les conservateurs italiens réagissent-ils aux déclarations parfois provocatrices du Pape François?

 

En Italie, comme dans les autres pays catholiques, le débat est intense, non seulement au sein de l’Église, mais aussi parmi les fidèles. Le monde catholique italien est divisé parmi ceux qui sont d’accord avec la majorité des déclarations du pape et ceux qui, au contraire, ne les comprennent pas totalement. En Italie, la situation est particulièrement compliquée car, au cours de cette année, le pape a souvent publié des déclarations qui faisaient référence au débat politique et cela a causé une division parmi les fidèles.

À mon avis, les catholiques doivent respecter l’autorité du pape et ne pas l’attaquer ou le huer comme on le ferait contre n’importe quel chef politique, mais, en même temps, ce dont des millions de fidèles dans le monde ont besoin aujourd’hui est un chef spirituel au même de les conduire dans une société de plus en plus dominée par la laïcité.

 

En France, nous connaissons bien Burke, Scruton, Maistre ou Chateaubriand. Qui sont les penseurs du conservatisme en Italie?

 

Les intellectuels conservateurs italiens sont des centaines et ils ont contribué à édifier une tradition séculaire de la pensée conservatrice. L’Empire romain était déjà un empire profondément conservateur fondé sur une structure hiérarchique, sur le concept de “mos maiorum” et sur des personnages tels que Caton l’Ancien. L’époque moderne, au XIXe siècle, a connu d’importants auteurs conservateurs tels que les théoriciens de l’élite: Pareto, Mosca, Michels. Il ne faut pas oublier, les magazines florentins des années 1910 et des œuvres de Giovanni Papini, Ardengo Soffici et Giuseppe Prezzolini. Prezzolini est le penseur conservateur italien le plus important des années 70, auteur du “Manifesto dei conservatori”.

Parmi les éditeurs, il faut se souvenir de Giovanni Volpe et du brillant Leo Longanesi, tandis qu’Indro Montanelli est le journaliste conservateur italien le plus important de l’époque. Il y a encore beaucoup d’autres personnalités importantes telles que Ansaldo, Gianna Preda, Cervi. Il en va de même pour le monde littéraire avec Giuseppe Tomasi di Lampedusa, auteur du célèbre roman Le Guépard, Guido Piovene, Giovannino Guareschi, auteur de “Don Camillo e Peppone”. De nos jours, il y a beaucoup de jeunes auteurs conservateurs en Italie et l’on est en train d’assister à un renouveau grâce au travail très prometteur d’associations, magazines, et maisons d’édition…

 

Propos recueillis par Hadrien Desuin

 

N.d.T.1 “Liberal” Terme qui, dans les pays anglo-saxons, et notamment aux États-Unis, est utilisé pour définir un espace culturel et politique ouvert aux innovations et aux changements et favorable aux programmes de réformes avancées dans les domaines économique, politique et social. Par extension: progressiste, démocratique.

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hdesuin@lincorret.org

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