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La diplomatie chrétienne de Viktor Orbán

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Publié le

15 septembre 2020

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La Hongrie, pourtant petite et enclavée au cœur de l’Europe, se fait remarquer par ses nouvelles ambitions diplomatiques. En Syrie, en Afrique ou auprès des chrétiens d’Orient, la diplomatie orbanienne surprend plus d’un observateur. Mise au point sur une stratégie chrétienne.
Orban

Enfant terrible de l’UE qui s’oppose frontalement à l’immigration massive, à George Soros, à Bruxelles, Orbán est souvent accusé d’attenter à l’État de droit et de construire un pouvoir fort. Ses relations avec Trump, Poutine, Erdogan et Xi Jinping sont également rappelées souvent, censément pour le couvrir d’opprobre. Cette approche superficielle n’est pas que partiale, elle est également terriblement partielle : Viktor Orbán redéfinit actuellement la diplomatie hongroise, de concert avec la construction de son « régime illibéral ».

« Ce nouvel État que nous bâtissons en Hongrie est un État illibéral, c’est à- dire qu’il n’est pas libéral [libéral au sens moral, comme l’anglais liberal, pour signifier progressiste, libertaire, ndt] ». C’est en ces termes que le Premier ministre hongrois introduit en 2014, à l’université d’été de Tusványos, le concept d’illibéralisme dans le paysage européen. Coup de tonnerre. Mais rapidement, le concept montre ses limites : là où les libéraux s’appuient sur un système de croyances structuré – le progrès, le matérialisme et l’individualisme – l’illibéral Orbán ne peut réussir sa « contre-révolution culturelle » sans rétablir les valeurs chrétiennes à leur juste place. Revenant en 2019 sur l’expression, accusant les libéraux d’avoir sciemment détourné le sens d’« illibéral », l’interprétant comme un mot simplement privatif, il renchérit : ce qu’il s’efforce de bâtir est une démocratie chrétienne.

Lorsqu’il devient Premier ministre en 1998, les Églises sont derrière lui et le Fidesz a achevé sa première mue : de libéral et anti-clérical, il est devenu conservateur et chrétien, et réalise une union des droites.

Enfant pauvre de la campagne hongroise, élevé dans des conditions rudes et ayant gravi les échelons par son intelligence et sa capacité de travail, Viktor Orbán a découvert sur le tard la religion. Il marie une catholique en noces civiles, en 1986 : « J’ai grandi dans une communauté areligieuse, je l’étais moi-même […] jusqu’à ce que je rencontre celle qui allait devenir ma femme, provenant d’une famille de catholiques pratiquants. À partir de là, de nombreux changements sont survenus dans nos vies. J’ai pour ma part parcouru un long chemin avant de pouvoir dire : je suis un chrétien, » expliquait-il en 2005.

Au début des années 90, le couple fait bénir son mariage et baptiser ses enfants par le pasteur méthodiste Gábor Iványi – qui est depuis devenu un opposant. Lorsqu’il devient Premier ministre en 1998, les Églises sont derrière lui et le Fidesz, son parti, a achevé sa première mue : de libéral et anti-clérical, il est devenu conservateur et chrétien, et réalise une union des droites. « Je n’ai aucun doute concernant le fait que la Hongrie et le christianisme […] sont indissociables », déclare l’homme fort à un média chrétien en 2000. Défait en 2002 sur le fil, de retour aux affaires en 2010 et aux commandes de la Hongrie depuis, sa ligne n’a pas changé, mais l’homme va encore plus loin.

Lire aussi : Georges Károlyi : « les Hongrois, qui sont des gens fiers, n’admettent pas que certains prétendent leur apprendre aujourd’hui ce que sont les « valeurs européennes » »

État séculier mais non laïc, la Hongrie reconnaît un certain nombre d’Églises, qu’elle soutient et finance, de l’Église catholique romaine aux orthodoxes, en passant par les communautés réformées et les évangélistes. Depuis sa réélection, Viktor Orbán renforce les réformes d’inspiration chrétienne. Bien que calviniste, il suit la tradition hongroise de grande tolérance – la première déclaration de liberté religieuse pour les chrétiens est hongroise – et une approche œcuménique. Est-ce par conviction personnelle ou par électoralisme, par calcul politique ou par cohérence philosophique ? La question est souvent posée par ses détracteurs. Mais les faits sont là : l’homme fort de Budapest implique de plus en plus les Églises et les communautés chrétiennes dans la Cité. Il en est ainsi de la politique nataliste notamment, véritable projet pharaonique. Et c’est encore plus vrai pour la diplomatie d’Orbán.

Les réseaux chrétiens comme fer de lance d’une nouvelle diplomatie

C’est en effet sur ce lien réparé et consolidé entre État et Églises que s’appuie le Premier ministre pour déployer sa stratégie diplomatique. Depuis l’invasion ottomane du XVIe siècle, la Hongrie n’est plus une grande puissance : la politique étrangère des cinq cents dernières années a consisté à garantir la survie de cette nation particulière, au gré de la puissance dominante du moment. Sans accès à la mer, sans puissance industrielle propre, sans pétrole, gaz ou uranium, parlant une langue étrange et unique, la Hongrie, sortie il y a trente ans du bloc de l’Est pour rejoindre le bloc Atlantique, a été dépouillée de toute diplomatie indépendante. Jusqu’au retour d’Orbán au pouvoir.

Depuis, et contrairement à son premier mandat, il a abordé les questions de fond. D’une part, la dépendance économique envers l’Occident, et en particulier l’Allemagne, doit être diminuée. D’autre part, la dépendance énergétique envers la Russie doit être réduite également. Viktor Orbán commence donc un travail d’équilibriste, reprenant progressivement à son compte l’idée du parti alors nationaliste, anti-UE et anti-OTAN Jobbik d’ouverture à l’Est. S’ensuit une intense activité diplomatique pour construire des liens solides aussi bien avec les États-Unis qu’avec la Chine, la Russie et la Turquie, ou encore Israël, l’Asie centrale, l’Asie du Sud-Est, et bien entendu les Balkans et le reste de l’Europe centrale.

Derrière les conférences, c’est un important réseau international que rejoint alors le gouvernement hongrois, où les conservateurs étatsuniens et russes sont les maîtres d’œuvre, tous unis par un activisme en faveur des valeurs chrétiennes.

Plus récemment, une diplomatie purement chrétienne a vu le jour. S’appuyant sur les réseaux sionistes et évangéliques américains gravitant autour de Donald Trump – qu’Orbán a été le premier à soutenir, dès l’été 2016 – il a invité en Hongrie le Congrès mondial des familles. Organisation haineuse, anti-avortement et anti-LGBT, « controversée », extrémiste, ou encore fondamentaliste chrétienne pour les faiseurs d’opinion libéraux, le Congrès mondial des familles n’aura pas seulement bénéficié de l’invitation de Viktor Orbán. Deux ans plus tard, en Italie, sa secrétaire d’État à la Famille, Katalin Novák, était l’une des invitées du Congrès mondial des familles. Derrière les conférences et les petits fours, c’est un important réseau international que rejoint alors le gouvernement hongrois, où les conservateurs étatsuniens et russes sont les maîtres d’œuvre, tous unis par un activisme en faveur des valeurs chrétiennes.

Viktor Orbán et son gouvernement lancent alors le projet Hungary Helps (« La Hongrie aide »), piloté par un secrétaire d’État, Tristan Azbej, dont la mission est d’apporter de l’aide aux populations en crise afin de les encourager à rester sur place et éviter de migrer. La protection des minorités chrétiennes, principalement au Proche-Orient et en Afrique, est au cœur de l’action de ce programme, qui a déjà réalisé quelques miracles, notamment dans la ville irakienne de Tel Askouf, en permettant aux trois quarts des familles chrétiennes ayant fui l’État islamique de rentrer. Tel Askouf s’appelle désormais Tel Askouf-fille de la Hongrie.

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La Hongrie a également accéléré la construction de son réseau diplomatique et économique en Afrique, continent avec lequel ses liens par le passé étaient pratiquement inexistants. Les programmes d’aide aux étudiants africains, main dans la main avec les évêchés locaux, les constructions d’écoles et d’hôpitaux, allant de pair avec l’ouverture de marchés, semblent réussir à la Hongrie.

Les rapports avec le Vatican sont également au plus haut, notamment grâce à la réintégration et au renforcement des réseaux Habsbourg – l’ambassadeur de Hongrie auprès du Saint-Siège n’est autre qu’Édouard de Habsbourg-Lorraine – même si sur le plan politique des accrochages ont eu lieu entre le pape François et la droite hongroise, catholiques compris. Alors que la minorité hongroise de Roumanie subit les aléas de la politique de Bucarest, la participation du pape à la messe du grand pèlerinage des catholiques hongrois à ?umuleu/Csíksomlyó (en pleine Roumanie) n’était pas anodine. D’autant plus que le pape s’est ensuite entretenu avec le président roumain. Ce rôle de médiateur dans un contexte hongro-roumain tendu n’est pas un hasard. Le pape doit également venir en Hongrie prochainement – voyage reporté à 2021 du fait des mesures anti-covidiennes.

À la fin de l’été 2019, un cap important est franchi, à la surprise générale : la Hongrie entame des démarches pour rétablir une diplomatie officielle avec Damas

Sans réseau ni présence historique au Proche-Orient, la Hongrie est récemment entrée dans le paysage politique et diplomatique du Levant grâce à son action de terrain et en particulier son aide aux chrétiens en Irak et en Syrie. Le gouvernement a offert un million d’euros à l’Église maronite du Liban pour aider les nécessiteux après l’explosion de Beyrouth. Mais c’est en Syrie que s’illustre le mieux l’action gouvernementale hongroise : deux dirigeants de l’Église orthodoxe syrienne se sont vu offrir la citoyenneté hongroise, tandis que des hôpitaux sont financés par le gouvernement hongrois. À la fin de l’été 2019, un cap important est franchi, à la surprise générale : la Hongrie entame des démarches pour rétablir une diplomatie officielle avec Damas.

Il apparaît en fin de compte que Viktor Orbán a réussi à construire en quelques années une véritable « diplomatie chrétienne ». Mais que le lecteur ne s’y trompe pas : la Hongrie a peut-être la volonté de s’insérer dans une troisième voie diplomatique, mais n’en a pas les moyens. Cette diplomatie chrétienne d’Orbán dépend en grande partie de réseaux extérieurs qu’il ne peut maîtriser, et quand bien même la motivation est sincère et chrétienne, il est important de garder à l’esprit les intérêts croisés des uns et des autres. Les États ne font pas dans la charité.

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