[Cet article a été publié en anglais dans The European Conservative]
Notre continent européen semblait avoir oublié la guerre. Mais Bellone n’a jamais vraiment quitté son sol, malgré les généreux utopistes qui croient dur comme fer que l’Europe – c’est-à-dire l’Union européenne – est en paix depuis 1945. Les Irlandais, les Serbes et les Croates, pour ne citer qu’eux, ont certainement une vision un peu différente de ce généreux panorama.
La crise ukrainienne marque le retour de la guerre dans la conscience de l’Occident de manière éclatante et brutale. L’ampleur des symboles, l’immensité des territoires en jeu et l’afflux massif de réfugiés fuyant les combats ne permettent plus de circonscrire la confrontation dans des limites raisonnables. Il devient de plus en plus difficile de s’en protéger et de se rassurer en se disant qu’après tout, tout cela nous concerne peu et ne sera qu’un mauvais moment à passer pour la poignée de pauvres gens qui se trouvent malheureusement pris dans une tourmente localisée.
Inséparable du cycle éternel de la vie humaine marqué par le péché, la guerre revient dans nos vies. Elle nous rappelle quelques évidences, qui ne sont pas du goût de tous. Ainsi, confortablement installée dans son fauteuil en rotin en face de Saint-Germain-des-Prés, la romancière et éditrice française Geneviève Brisac publie un article dans les colonnes du Monde, pour protester vigoureusement contre l’impudence de la guerre, qui, je cite, « fait ressurgir les vieux stéréotypes ». Des stéréotypes de genre, bien sûr. « Les hommes courageux, les femmes en larmes ». Quelle horreur.
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Ainsi, dès les premiers jours du conflit, l’Ukraine, pays d’Europe de l’Est censé être à l’avant-garde de la défense du progressisme occidental contre la Russie réactionnaire, a pris une mesure aussi rétrograde et discriminatoire que possible. Les hommes âgés de 18 à 60 ans sont interdits de quitter le pays. Comment de telles choses peuvent-elles être possibles en 2022, à l’heure où l’Europe devrait briller comme un phare de progrès et éveiller les consciences à l’égalité des sexes, ou plutôt des genres, jusque dans ses confins les plus orientaux ?
Depuis le jeudi 24 février, les hommes ukrainiens ont l’interdiction de quitter le pays parce qu’ils doivent se battre. Pour défendre leur patrie. Cela s’appelle la mobilisation générale. Et cela, en Ukraine, est considéré comme le boulot des gars. Intolérable.
Conséquence de cette décision inique, les femmes s’occupent des enfants. Elles serrent convulsivement leurs petits contre elles, pour leur apporter l’amour et l’indispensable chaleur humaine qui rassure quand tout semble perdu et que le monde s’écroule. L’enfant retrouve alors, pour un instant, le premier et le meilleur des asiles qu’est le sein de sa mère. Un réflexe archaïque d’une puissance qui dépasse totalement la vie mesquine de Mme Brisac, passée à la terrasse du Café de Flore.
L’immense majorité sont des femmes et des enfants, qui ont laissé leurs hommes se battre, et qui savent que leur mission est ailleurs
Mme Brisac doit sûrement être scandalisée par les cohortes de réfugiés ukrainiens qui se déversent en Pologne ou en Hongrie. L’immense majorité sont des femmes et des enfants, qui ont laissé leurs hommes se battre, et qui savent que leur mission est ailleurs. Elles protègent leurs enfants, et c’est à nous de les protéger. Dans les gares polonaises, les habitants laissent des poussettes à la disposition des mères exilées pour soulager leurs bras fatigués. La défense de la veuve – la femme seule – et de l’orphelin est l’un des fondements de l’anthropologie chrétienne occidentale. Elle est le lieu privilégié où s’exprime depuis des siècles notre conception de la dignité humaine. Il y a en effet bien lieu de crier au scandale.
Il y a quelques mois, un article de la presse régionale française donnait la parole à un groupe de jeunes réfugiés afghans, principalement des hommes, qui jouaient au volley-ball sur une plage de Loire-Atlantique. Ils exprimaient leur tristesse d’avoir laissé derrière eux leur famille, leur femme et leurs enfants : « Je ne peux pas m’empêcher d’être triste quand je pense à ma famille, à ma femme et à mon fils de deux mois qui sont encore à Kaboul », expliquait l’un d’eux. Pas de stéréotypes de genre dans ce cas. Pas d’hommes au combat, ni de femmes fuyant la guerre en larmes. À l’époque, Mme Brisac a certainement salué ce bel effort de déconstruction des stéréotypes de genre.
Aujourd’hui, le web est inondé de photos que l’on ne croyait plus possibles en 2022. Des photos d’adieu, où un jeune homme en uniforme se penche pour déposer un baiser sur les lèvres de sa bien-aimée, qu’il n’est pas sûr de revoir un jour. Des photos de famille, où un père serre dans ses bras ses enfants encore jeunes ; ils apprennent ainsi que défendre la patrie est un devoir qui surpasse tous les autres. Des photos de trains qui s’éloignent, de mouchoirs que l’on agite et de larmes qui coulent. Il ne faut pas voir un effet de mode Instagram derrière ces photos. Francesco Malavolta, collaborateur régulier de l’Organisation internationale pour les migrations de l’ONU, se dit frappé par « le nombre impressionnant de femmes, de personnes âgées et d’enfants » qu’il voit arriver chaque jour, « alors que les hommes doivent rester derrière et se battre pour leur pays ». Si ses publications montrent autant de mères et de bébés – et parfois de pères faisant leurs adieux – « ce n’est pas pour toucher les gens, mais parce que c’est ainsi que les choses se passent sur le terrain », insiste-t-il.
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L’espace d’un instant, ces photographies poignantes nous ramènent à toutes ces larmes qui ont façonné notre histoire millénaire et notre imaginaire. Combien de tableaux, combien de pages ont dépeint le moment du départ, l’appel au front et la solitude de l’être aimé ? Combien de chansons ont célébré l’attente de l’épouse inquiète de l’homme parti au front ?
« Les guerres balaient le progrès et nous ramènent au monde d’avant », déplore Geneviève Brisac. Voilà le problème des progressistes de son espèce. Il ne s’agit pas d’un monde d’avant, d’un obscurantisme dont nous finirions bien par être délivrés à coup de rééducation et de propagande financées par les fonds européens. Au contraire, il s’agit d’une part intangible de la nature humaine, quelque chose d’inscrit dans le cœur de l’homme et sur lequel les soubresauts du temps et de l’histoire, qu’on le veuille ou non, n’ont aucune prise. La guerre nous plonge dans les profondeurs de ténèbres dont l’homme est capable, mais elle nous permet aussi de ressusciter des vérités éternelles oubliées. Parmi elles, avec tout le respect dû à Geneviève Brisac, il y a cette réalité que les femmes sont le sanctuaire de la vie. Et cela ne fait pas de mal de s’en rappeler.





