L’adieu au Palais

Cela faisait des siècles qu’on y rendait justice. Philippe Auguste y séjourna, Saint-Louis y fit construire la Sainte Chapelle, Philippe le Bel l’immense salle des pas perdus. François Ier y présida un lit de justice pour condamner Charles Quint pour félonie ; plus tard, le jeune roi Louis XIV y convoquerait le Parlement en lui faisant sévèrement défense de s’écarter de son rôle judiciaire. Le 16 octobre 1793, dans ces mêmes lieux, le président Herman condamnait à mort Marie-Antoinette. Viendraient aussi à comparaître à la barre Baudelaire, pour ses outrages dans les Fleurs du mal, Emile Zola pour diffamation, Mata-Hari, coupable d’espionnage, Stavisky, Maurras, Pétain, et tant d’autres encore. Un édifice qui porte en lui plus de souvenirs que s’il avait mille ans et qui, depuis quelques jours, s’en est allé dans le silence des matins d’exécution.

Le dôme ardoisé du monument gothique s’est donc transporté. L’imposante enceinte du palais de justice ne bordera plus jamais la Seine mais le boulevard périphérique, avec ses hô- tels Ibis et ses nombreuses gargotes avec buffet à volonté. Dans l’effroyable marche du temps qui passe, c’est le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye qui disparaît un peu plus. L’agglomérat de gigantesques parallélépipèdes sur trente-huit étages vient écraser de sa masse barbare ce qui sauvait encore à peu près Paris: Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le dôme des Invalides. Renzo Piano, l’architecte connu pour avoir greffé sur les vieilles pierres l’extravagance tubulaire du Centre Pompidou, a une nouvelle fois frappé.

Dans ce nouveau Palais, Porte de Clichy, il n’y a ni haches, ni tortues, ni têtes de lions, ni rameaux de chêne et d’olivier, ni miroir au serpent, ni chouette grecque, ni fleur de lys royale, ni coq républicain. Adieu grincement des parquets cirés, salles mansardées, vitraux historiés, chutes d’escaliers hérissées de haches, colonnades somptueuses et statues majestueuses ; au revoir poésie et noms chantants de la justice : vigueries, châtellenies, prévôtés, vicomtés, séné- chaussées, baillages, châtelets, présidiaux. La modernité est venue colorer l’institution de ses envies de startup et d’uniformité. Comptoirs d’accueils en série, façades vitrées cristallines sur béton gris, escaliers mécaniques, cafétérias… On voulait du Dumas, du Giono, du Gide, du Jules Verne ; on est chez Google avec wifi gratuit, babyfoot et tables de ping-pong.

Après quatre ans de travaux et près de 2 milliards et demi d’investissements publics, le nouveau Palais de Justice va donc accueillir ses premières audiences ainsi que 2 500 magistrats, greffiers et personnels administratifs du tribunal de Paris. Reste à savoir si les gens de la « compagnie judiciaire » quitteront la robe à simarre pour un t-shirt noir avec baskets obligatoires, gobelet de café Starbucks à la main. Et si en termes de KPIS, on atteindra rapidement le break-even. Let’s see.

 

Journaliste

theophane@lincorrect.org

Pin It on Pinterest

Share This