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Le Crucifié au-delà du blasphème

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Publié le

8 décembre 2020

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Au sujet du blasphème, on nous permettra une évidence qui ne semble partagée ni par certains évêques, ni par les vrais ou faux Charlie de tout poil: les catholiques ne sont ni des athées, ni des musulmans !

Ils ne sont pas athées et ils sont donc concernés par le blasphème. Ils ne sont pas musulmans et ils n’ont donc aucune raison de faire interdire ou, pire, de punir au couteau de cuisine, les caricatures de Dieu. Tant que les catholiques se demanderont s’ils sont, affectivement, plus proches des athées qu’on égorge ou des musulmans qu’on provoque, ils feront fausse route. Et si, au nom d’une solidarité supposée entre « croyants », ils choisissent les seconds et se contentent de dire qu’il ne faut pas se moquer des convictions religieuses, ils tendront toujours, consciemment ou non, à justifier les égorgeurs. Il faut être bien naïf pour croire que le projet islamiste n’a pas mille autres raisons de tenter de s’implanter en France que le prétexte des caricatures de Mahomet! La lute contre les anciens croisés – dont on peinerait à trouver des descendants en armure dans l’actualité immédiate – fait aussi bien l’affaire.

Les catholiques ne sont pas des athées, disions-nous. Ils peuvent donc blasphémer. On ne citera jamais assez la Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, le texte de Charb devenu testamentaire, dont la mise en scène fut annulée en 2007 dans l’université de Lille (avec les effets d’apaisement que l’on constate).

Oui, les catholiques peuvent blasphémer, car ils jugent vital de se tourner vers Dieu, de Lui parler, parfois de Lui crier leur révolte.

Charb y dit ceci: « Un croyant peut blasphémer dans la mesure où blasphémer a un sens pour lui. Un non-croyant, malgré tous ses efforts, ne peut pas blasphémer. […] Pour insulter ou outrager Dieu, il faut être persuadé qu’il existe ». Oui, les catholiques peuvent blasphémer, car ils jugent vital de se tourner vers Dieu, de Lui parler, parfois de Lui crier leur révolte. Les psaumes en offrent même quelques exemples percutants.

Les catholiques peuvent blasphémer. Ils prennent en outre le blasphème au sérieux et se méfient des contrefaçons. Avec un personnage de Bernanos, ils peuvent dire : « Le blasphème engage dangereusement l’âme, mais il l’engage ». Ils savent que cela n’a rien à voir avec l’agit-prop publicitaire, qui attend les caméras pour dire « merde » à Dieu. Les catholiques ne diront jamais Amen aux Femen.

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Ne comptez pas sur eux, néanmoins, pour faire des procès pour blasphème. Au pied de la Croix, certes, ils soufrent de voir ce que les hommes font de l’Amour incarné. À leur petite échelle, ils subissent aussi la dérision du « Sauve-toi toi-même » et reçoivent quelques crachats, pas toujours métaphoriques, sur le visage. Aussi peut-on comprendre qu’en désespoir de cause, quelques-uns dénoncent la « christianophobie », en emboîtant le pas des chasseurs d’islamophobes, comme les fils de la lumière peuvent imiter la ruse des fils des ténèbres. Toutefois, les catholiques n’ont pas vocation à mettre qui que ce soit dans la « cage aux phobes » évoquée par Muray. Le triomphe des anti-phobes serait leur défaite, dans un monde où il ne serait plus possible de lire saint Paul à haute voix sans être censuré pour homophobie.

Toutefois, les catholiques n’ont pas vocation à mettre qui que ce soit dans la « cage aux phobes » évoquée par Muray.

Qui veut interdire les propos offensants risque fort d’être lui-même jugé rapidement blessant. Sur ce point, Muray renvoyait dos à dos les « archéoPinard » et les « néo-Pinard », les deux descendants successifs du fameux Ernest Pinard, substitut qui prononça les réquisitoires lors des procès contre Madame Bovary et Les Fleurs du Mal. C’était en 1857, un bon millésime pour le Pinard. Muray fut d’ailleurs l’un des premiers à apercevoir les « Observatoires de la nouvelle délinquance et des nouvelles criminalités », qui se mettaient en place avec l’approbation de tous. Il annonça très tôt l’arrivée des archéo-Pinard, « nouveaux bigots des nouvelles cliques persécutrices », dont les charrettes « seront remplies d’une foule de coupables agrémentés du suffixe phobe ». Et Muray concluait, aussi euphorique dans la satire qu’inquiet dans l’avenir: « Le Pinard nouveau est arrivé ».

Sans entrer dans les détails du procès des Fleurs du Mal – Baudelaire fut condamné pour « outrage à la morale publique », tandis que « l’outrage à la morale religieuse » ne fut pas retenu – on nous permettra de juger Bloy plus éclairé, quand il sut voir « un grand cri d’angoisse vers Dieu » dans quelques vers des Fleurs du Mal, là où Pinard – réduction de l’inquiétude métaphysique à la pathologie psychologique, déjà – ne vit qu’« un esprit tourmenté » voulant choquer. N’étant pas athée, les catholiques sont sensibles au blasphème et, plus proches de Bloy que de Pinard, ils savent voir si le blasphémateur supposé s’adresse à Dieu ou s’il guette les applaudissements du public. Bref, l’Église est appelée à être experte en blasphème, autant qu’en humanité.

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N’étant pas athées et sachant ce qu’est le blasphème, les catholiques ne sont pas pour autant musulmans. Leur Dieu n’est pas l’Être inaccessible de la transcendance absolue. En la personne du Christ, il a pris un Corps, fait pour être mangé, mais offert du même mouvement à toutes les caricatures possibles. Mieux, si, comme le dit saint Tomas d’Aquin, le blasphème consiste à refuser à Dieu ce qui lui revient ou à lui attribuer ce qui ne lui revient pas, alors l’Incarnation – le Tout-Puissant sur la paille – la Crucifixion – le Roi des Rois châtié comme un brigand – l’Eucharistie – le Créateur de toute chose passant par la bouche et mêlé à la salive – devancent et dépassent tous les blasphèmes imaginables. Le scandale de la Croix aboutit à mettre dans toutes les églises une représentation de Dieu qu’aucun provocateur trash n’aurait pu imaginer. Prier devant un crucifix n’est, à première vue, pas plus respectueux que de placer une statue de Trump en slip sur une chaise électrique dans son QG de campagne.

Au regard de la représentation inouïe de Dieu qu’est l’Incarnation, Rabelais est un enfant de chœur et Voltaire un chanteur de pop-louange. Et quand ce même Voltaire écrit dans son Dictionnaire philosophique que les chrétiens « pissent et chient leur Dieu », sa scatologie de salon libertin a le mérite de mettre le doigt sur le don stupéfiant d’un Dieu qui se donne à manger, plus sûrement que les clercs qui s’étonnent que des chrétiens confinés réclament le Pain de Vie.

Mauriac répondit en son temps: « Une France telle que la rêvent M. Jean Guiraud et l’abbé Bethléem, une France où n’existeraient ni Rabelais, ni Montaigne, ni Molière, ni Voltaire, ni Diderot (pour le reste, consulter l’Index), serait aussi une France sans Guiraud et sans abbé Bethléem parce qu’elle ne serait pas une France chrétienne ».

À l’abbé Bethléem, infatigable censeur des œuvres immorales, et à son complice en censure Jean Guiraud, rédacteur en chef de La Croix, Mauriac répondit en son temps: « Une France telle que la rêvent M. Jean Guiraud et l’abbé Bethléem, une France où n’existeraient ni Rabelais, ni Montaigne, ni Molière, ni Voltaire, ni Diderot (pour le reste, consulter l’Index), serait aussi une France sans Guiraud et sans abbé Bethléem parce qu’elle ne serait pas une France chrétienne ».

S’il reste quelque chose de cette France qui ne mettait pas non plus Sartre en prison, s’il reste quelque chose de l’Église qui accueillait les farces scatologiques au cœur même des représentations de théâtre médiéval jouées dans les églises, il serait bon de voir que dans cette France-là, pays de croisés et de blasphémateurs, il est tout aussi incohérent pour des athées de brandir un droit au blasphème – au nom de la laïcité, qui plus est – que, pour des disciples du Crucifié, de s’insurger contre des représentations outrageantes de Dieu.

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S’il y a un blasphème à combattre d’urgence, ce n’est pas le blasphème amoureux d’un Dieu qui a renoncé de toute éternité aux attributs jupitériens et aux caprices vengeurs, mais le blasphème des islamistes, qui donnent à Dieu le visage odieux et impassible d’une idole qui réclame des égorgements. Seuls des blasphémateurs sans Foi ni loi sont prêts à se soumettre à une caricature de Dieu qui réclame des attentats-suicides.

Il est donc urgent de rappeler aux athées comme aux musulmans que les adorateurs du Dieu désarmé ne sont pas assoiffés de Pinard, mais abreuvés du sang du Crucifié.

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