Un ami séjournait à la maison. Nous marchions le long de la rivière et je lui faisais remarquer quelques trognes remarquables. Les trognes sont des têtards, ces arbres étêtés régulièrement ; on les appelle aussi émousses, escoups, ragosses ou chapoules, ce qui prouve bien qu’on les taille ainsi depuis le néolithique. Nous regardions leurs écorces épaisses et je lui dis : « Les arbres sont de droite ». « Non », me répondit-il avec calme. Je vacillai. « Ils votent à gauche ». Je protestai. Il se défendit et finit par me renvoyer sur le site de Libération où un entretien avec Peter Wohlleben, forestier allemand, était supposé me confondre. Le forestier était gauchiste et prétendait, en effet, que tous les arbres voteraient à gauche s’ils le pouvaient (le voudraient-ils ? Un gauchiste ne se pose pas la question de ce que veulent les gens).
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Le forestier parlait. « Une étude de l’université de Vancouver a même montré qu’une “mère-arbre” peut détecter ses jeunes plants avec ses racines. On a mesuré qu’elle soutient davantage ces derniers ». Sens de la famille, ça part bien, me dis-je. Je sentais que je n’allais pas devoir ne mobiliser que l’enracinement comme concept dextrisant. « Les arbres décident bel et bien avec qui ils se connectent ». On s’éloignait d’un modèle universaliste. « Les vieux [arbres] seraient même capables de partager cette information avec les plus jeunes, de les “éduquer” ».
Transmission ! criai-je d’une voix forte en fixant mon ami d’un regard triomphant. Les arbres sont de droite, c’est évident ! (Je ne pouvais plus me contenir) Tout ton teuton entretien tourne à mon avantage. Écoute : « Ils peuvent avertir leurs congénères d’une attaque d’insectes, appeler à la rescousse les prédateurs des parasites ». Les arbres forment des familles, où les grands anciens côtoient les jeunes pousses, ils sont communautaires et solidaires, c’est-à-dire que les puissants aident les faibles, ils sont lents, séculaires et sensibles, leur sève charrie de souvenirs immémoriaux qu’ils transmettent sans se poser des questions à leur progéniture qui les reçoit naturellement, apprenant à chercher l’eau par les racines et le soleil par les feuilles, jamais un saule ne voulut devenir chêne et aucun parlement forestier, jamais, ne décida d’émanciper les hêtres en les débarrassant de leurs racines. Les arbres communiquent entre eux par l’odeur et les champignons souterrains, avec qui ils partagent les ressources, vivent en paix avec mille espèces (même les orchidées, qui leur volent tout et n’effectuent aucune photosynthèse, comme un sociologue de gauche).
Jamais un saule ne voulut devenir chêne et aucun parlement forestier, jamais, ne décida d’émanciper les hêtres en les débarrassant de leurs racines
Leurs rêves verts et dorés ne consistent pas à imaginer l’arbre parfait qui serait à la fois sapin et châtaignier ni à imposer le bouleau verruqueux en Afrique ou l’aulne glutineux en Patagonie (ou le jacaranda dans le Gers) : ils ne rêvent que de forêts paisibles où ils se couchent à la fin de leur vie, au milieu des leurs, rendant à la terre ce qu’elle leur a donné. Beaucoup meurent debout. Les oiseaux et les chauves-souris y nichent. Leurs troncs se dissipent lentement et leurs racines mortes pénètrent encore le sol. Les jeunes arbres les frôlent de leurs radicelles et en retirent de prudentes leçons. Les arbres sont de droite.





