SUPERBEMENT DÉSINVOLTE
Le complexe de l’argent de Franziska zu Reventlow, Allia, 124 p., 9,50 €
Rejeton d’une dynastie prussienne, fille de haut fonctionnaire, élevée en aristocrate, la comtesse Franziska zu Reventlow (1871-1918) a rompu avec sa famille à l’âge de vingt ans pour travailler (quelle idée) et fréquenter des artistes. Vers 1900, elle mène la vie de bohème à Munich auprès des peintres, écrivains et philosophes ; elle conspue les valeurs bourgeoises et militaristes, et vit d’expédients – petits boulots, presse, traductions (elle germanise Marcel Prévost, Maupassant, Anatole France). Elle tirera de tout cela des récits autobiographiques, dont le célèbre Herrn Dames Aufzeichnungen. Le complexe de l’argent, que reprend Allia après une première édition en 1992, est un étrange et charmant roman épistolaire inspiré du problème de sa vie, les phynances. Dans un sanatorium sont hébergés des patients atteints du « complexe de l’argent », pathologie caractérisée par un rapport déviant à l’argent. Parmi eux, la narratrice, comtesse sans le sou, s’épanche dans des lettres. Elle n’a pas l’impression d’être malade, même si la question financière la taraude : « J’en suis réellement arrivée au stade de le personnifier (l’argent). Je le considère comme un être à part entière avec lequel j’entretiens des relations privilégiées, et ces relations sont tourmentées. » Quoi qu’il en soit, la vie de sana lui plaît, et elle veut plaire à son médecin, émule de Freud… Critique de la psychanalyse toute neuve et comédie de mœurs sur l’inépuisable thème du solde positif et de l’héritage attendu, cet amusant roman – calqué sur les mésaventures de l’auteur, qui fit en 1911 un mariage blanc pour capter un héritage qui n’arrivera jamais ! – vaut pour son humour distingué (dès la dédicace : « à mes créanciers »), sa légèreté foutraque, sa galerie de personnages et l’élégance désinvolte de phrases comme celle-ci : « Le titre de prince russe sonne bien, il évoque tantôt l’argent, tantôt les spleens ». Bernard Quiriny

PARI RÉUSSI
Fièvre de cheval de Sylvain Chantal, le Dilettante, 160 p., 15 €
Anatole, quadragénaire usé par les échecs sentimentaux et un métier qui l’ennuie se prend de passion pour le PMU, au point de développer une violente assuétude mais également une méthode de pari aux résultats probants. Cela étant, de mauvaises fréquentations contractées aux comptoirs en irrésistibles opportunités, la dérive s’aggrave avec l’excitation du jeu, l’obsession, les euphories et les revers. Notre confident fuit un matin la pègre pour une station balnéaire, contrôlant de moins en moins sa vie à mesure qu’il affûte ses plans. Avec ce monologue rythmé, alerte, cocasse, Sylvain Chantal nous offre une plongée dans cet univers à la fois banal, un rien sordide, et surprenant des turfistes, croque une dizaine de portraits originaux et touchants, de chômeurs, de retraités, de magouilleurs, d’esseulés divers, et parvient à nous communiquer la démence du parieur de champs de courses en menant son roman à bride abattue. Un coup charmant, noir et burlesque. Romaric Sangars

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UN DUMAS MEXICAIN
Mort dans le jardin de la lune de Martin Solares, Christian Bourgeois, 272 p., 22 €
La prodigieuse prestesse d’exécution qui caractérise ce roman d’aventures magiques et facétieuses, qui se déroule entre le Paris de 1927 et le château d’If du comte de Monte-Cristo, ne relève pas d’un simple tour d’adresse. La course effrénée aux péripéties sensationnelles qu’il sème comme une traînée de poudre n’a pas pour seul dessein de nous divertir mais également de nous initier aux mystères d’une hypermétanoïa poétique qui fait passer l’inspecteur de police Le Noir, une fois blessé en mission, par quantité d’états modifiant peu à peu sa relation à la mort. D’où cette densité toute lunaire qui investit le temps et l’espace et double tout à coup chaque être et chaque chose de son propre fantôme : la mort se traverse alors dans les deux sens. Même les moments d’épouvante et de réalité augmentée s’illuminent d’une touche de féerie, et quand il ne courtise pas la mort en bon Mexicain, Martin Solares partage avec Alexandre Dumas, qui hante ce roman tout du long, un salutaire sens de l’humour, de la désinvolture et de la bagarre. Anne-Sophie Yoo

LE GOÛT DES POÈTES MAUDITS
Germain Nouveau, Un cœur illuminé de Martin Mirabel, Michel de Maule, 144 p., 18 €
« De Baudelaire, Germain Nouveau ou Rimbaud, qui est le plus grand poète ? » demandait Aragon. Dans l’ombre de Rimbaud et Verlaine, Germain Nouveau (1851-1920) eut une vie exemplairement désordonnée, toute d’errances, misères et échecs. Le réalisateur Martin Mirabel lui consacre ce court essai biographique, intéressant mais écrit sans trop de soin – coquilles, emphase. À lire tout de même pour les pages sur la fin du poète, ascète anémié, et pour le bel éloge de ses Valentines. Bernard Quiriny

DISPENSABLE
Le recensement des intellos de gauche de Giacomo Papi, Grasset, 230 p., 19 €
Un intello de gauche est assassiné après avoir déclenché un scandale en citant Spinoza sur un plateau TV. Il faut dire que dans l’Italie populiste imaginaire de ce roman, l’intellectualisme est honni par les foules et le pouvoir. Ce dernier, sous prétexte de protéger les intéressés, organise leur recensement… Le titre est formidable, l’idée de départ très amusante, mais le roman tourne en rond et n’a pas grand-chose à offrir. Sympathique, tout au plus. Jérôme Malbert






