Benjamin Blanchard : « Liban : Tenterait-on de récupérer ce mouvement ? »

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Directeur général de SOS Chrétiens d’Orient, Benjamin Blanchard revient du Liban où une antenne de l’association est implantée. L’occasion d’observer un mouvement de protestation inédit dont les risques de récupération par des puissances étrangères inquiètent, dans un pays malheureusement habitué à une ingérence étrangère.

 

Vous revenez du Liban, qu’elle est la situation des manifestants à l’heure actuelle ?

 

Je suis en effet revenu du Liban il y a quelques jours. Les rues sont inondées de manifestants, toutes confessions confondues et un sentiment d’exaspération général vis-à-vis de toute la classe politique se dégage de l’ensemble des participants. De Tyr, dans le sud du pays, jusqu’à Tripoli, au nord, la volonté est la même : En finir avec cette caste dirigeante, vieillissante et corrompue aux yeux des Libanais.

 

J’ai cependant été très étonné de voir toute la nourriture, les matériels de sonorisation, les installations et tous les moyens qui ont très vite mis en place. Et je n’étais pas le seul. Plusieurs de mes amis libanais qui sont descendus dans les rues depuis le début des manifestations se font le même constat : Qui fournit autant de moyens pour soutenir ce soulèvement populaire ? Certains s’inquiètent légitimement. Tenterait-on de récupérer ce mouvement ?

 

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Cette inquiétude est d’autant plus légitime qu’il y a aussi une réelle volonté d’indépendance de la part des Libanais de mettre fin aux ingérences étrangères que ce soit de la part de l’Iran, de l’Arabie Saoudite, des Etats-Unis ou de la Syrie. Ces ingérences sont hélas en quelque sorte consubstantielles au système actuel, issu des accords de Taef qui ont mis fin à la guerre civile, mais ont été négociés entre les puissances régionales, signés à l’étranger (en Arabie saoudite) et avaient consacré la mise sous tutelle du pays par lesdites puissances.

 

Pensez-vous que le changement de gouvernement va changer quelque chose ?

 

Le Premier ministre a certes démissionné mais il lui a été demandé de composer un nouveau gouvernement. Je ne suis pas sûr que le maintien au pouvoir de Saad Hariri soit bien accueilli par les Libanais qui vont tout simplement se sentir bernés, voire qu’ils puissent même interpréter cette décision comme une provocation.

 

Si Saad Hariri décide de façonner un nouveau gouvernement composé d’une majorité et d’une opposition, tel que cela a pu exister en 2005 avec l’Alliance du 14-Mars qui faisait face à l’Alliance du 8-Mars, ce serait déjà un bouleversement après des années d’union nationale de façade qui annihilait tout débat, et pourrait peut-être redonner un peu de vigueur à un système à bout de souffle. Un gouvernement d’union nationale, tel qu’il existe aujourd’hui, ne peut rien proposer de concret et paralyse totalement toute volonté de changement.

Certains manifestants réclament un gouvernement de technocrates mais les expériences grecques ou italiennes ont montré que c’est loin d’être une garantie d’indépendance, bien au contraire.

Certains manifestants réclament un gouvernement de technocrates mais les expériences grecques ou italiennes ont montré que c’est loin d’être une garantie d’indépendance, bien au contraire. Une telle revendication pourrait vite entrer en conflit avec les désirs de mettre fin aux ingérences étrangères. Ce qui est sûr, c’est que le point commun entre chaque manifestant est de réclamer un renversement radical. Il ne faut pas oublier que l’un des mots les plus scandés durant toutes ces manifestations massives c’est « Révolution ».

 

La situation peut-elle profiter au camp Aoun-Hezbollah ?

 

Il est difficile de répondre aujourd’hui à cette question mais à ce jour, le mandat du président Aoun est très nettement affaibli. Son gendre, le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil, est sûrement le dirigeant le plus visé par les slogans hostiles, alors même qu’il ne fait pas partie des clans au pouvoir depuis des décennies. Sa volonté farouche d’obtenir le départ des 1,5 millions de réfugiés syriens (pour 4 millions de Libanais !), y compris en négociant avec le gouvernement syrien, lui vaut l’hostilité des Etats-Unis et de leurs alliés.

À ce jour, le mandat du président Aoun est très nettement affaibli.

Le Hezbollah fait face à une contestation inédite, y compris dans ses fiefs du sud du pays et de la Bekaa.  Pour la première fois, des foules immenses sont descendues dans les rues de Tyr ou de Nabatieh (fiefs du Hezbollah) sans que ce soit organisé ou encadré par les deux partis chiites dominants, le Amal et le Hezbollah. Ces derniers jours, des bandes se revendiquant de ces deux mouvements ont attaqué les lieux de rassemblement et détruit les installations. Il pourrait s’agir d’un signal envoyé par le Hezbollah aux contestataires, signifiant que le parti n’acceptera pas une diminution de son influence.

 

La fin de la guerre syrienne pourrait-elle apaiser les tensions au Liban ?

 

C’est effectivement ce qu’on pourrait penser mais, pour des raisons géopolitiques, ce pourrait bien être l’inverse. Le retrait des troupes américaines a jeté les milices kurdes issues du PKK dans les bras du gouvernement syrien lui demandant sa protection contre l’invasion turque. Le gouvernement syrien contrôle désormais la grande majorité du territoire, à l’exception de la province d’Idlib au nord-ouest et des régions frontalières du nord, occupées par l’armée turque. Le rêve américain du changement de régime est désormais enterré. Plusieurs signaux envoyés par Washington laissent à penser que les Etats-Unis n’ont pas abandonné l’idée d’isoler l’Iran. Les gouvernements libanais et irakiens, neutres ou bienveillants à l’égard de Téhéran, pourraient constituer des cibles idéales.

 

 Propos recueillis par Hadrien Desuin

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hdesuin@lincorret.org

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