Parmi les figures de la pensée conservatrice, Louis de Bonald (1754-1840) était assurément un grand oublié des travaux universitaires. Flavien Bertran de Balanda y pallie avec succès en publiant cette très complète biographie politique et intellectuelle du vicomte, qui tire avantage de l’exposé chronologique pour présenter le paradigme du penseur au fil de ses évolutions, précisions et inflexions, lui que l’on résume trop souvent à un système anti-individualiste brutal, écrasant et anachronique. Cet exposé par la carrière est d’autant plus fondamental que le Rouergat fut acteur des bouleversements sans commune mesure d’une époque qui, par le souffle enivrant de la raison, détruisit ou érigea un demi-siècle durant, selon ses humeurs.
Lire aussi : Élargir le cercle de la raison
En exhumant les archives du domaine de la Monna, textes dont certains mériteraient publication, Bertran de Balanda restitue Bonald sous ses multiples casquettes – mousquetaire et maire de Millau, hobereau et député, publiciste et censeur, théoricien et éditeur – et présente avec pertinence les grandes articulations de sa pensée, quoique l’on regrettera certains développements trop succincts sur sa théorie du langage ou ses conceptions esthétiques notamment. De nombreux éclairages, sur l’éducation ou son rapport à l’Empire, sont bienvenus. En tout et pour tout, on redécouvre un architecte de l’ordre théologico-politique qui renversa systématiquement le contrat social rousseauiste au profit des droits de Dieu et des nécessités de la nature ; un honnête homme au cœur des réseaux contrerévolutionnaires européens, plus moderne que les caricatures veulent bien le dire, qui fut précurseur de la sociologie et du catholicisme social; un rénovateur plutôt que restaurateur qui promut inlassablement la société constituée contre les anarchies en tout genre ; un perdant magnifique enfin qui ne cessa d’être animé par le souci chrétien de la perfectibilité, non sans une once d’utopisme revendiqué. « Il nous est défendu de désespérer, et nous devons espérer même, contre toute espérance »

CNRS, 400 p., 25 €





