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Lutte de pouvoir

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Publié le

14 octobre 2020

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Si 2017 a été marquée par la victoire du « candidat des médias » à la présidence de la République, l’histoire d’amour entre Emmanuel Macron et ceux qui le firent pris fin dès le lendemain de son élection.
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La scène se déroule à Beyrouth le 1er septembre. Accompagné d’une flopée de caméras, Emmanuel Macron aperçoit le journaliste du Figaro Georges Malbrunot et l’interpelle violemment : « Ce que vous avez fait là est très grave, non professionnel et mesquin ». Furieux, le président ne lâche pas le grand reporter et l’engueule de plus belle : « Ce que vous avez fait là, compte tenu de la sensibilité du sujet, compte tenu de ce que vous savez de l’histoire de ce pays, est irresponsable ». L’objet du scandale ? La publication d’un article sur la rencontre entre Macron et le chef du Hezbollah rapportant presque mot pour mot leurs échanges. Ni le président français ni son entourage ne démentent. Ils reprochent à Malbrunot d’avoir fait son travail, c’est-à-dire d’informer.

La séquence en a surpris plus d’un et a rappelé quelques souvenirs aux plus anciens d’entre nous. Celle d’une époque où la presse exerçait un vrai contre-pouvoir et où le président en avait encore un peu, du pouvoir. Mais entre-temps, l’UE, deux quinquennats et une élection surprise sont passés par là. « Les médias ne sont plus un contre-pouvoir. Ils sont le pouvoir. C’est Le Canard enchaîné avec les costumes de Fillon », analyse Éric Zemmour sur CNews. La proximité journalistique et politique atteint son paroxysme sous Sarkozy puis Hollande. « Hollande et Sarkozy étaient d’excellents journalistes et faisaient les papiers de 80 % des journalistes, donnant les angles et les idées et même les “off”. Tous les papiers étaient identiques. Macron, lui, remonarchise », explique l’essayiste.

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Emmanuel Macron lance les hostilités

Le 17 mai 2017, Emmanuel Macron, fraîchement élu, déclenche les hostilités. Pour son premier déplacement hors d’Europe – au Mali – l’Élysée annonce « privilégier les journalistes diplomatiques aux journalistes politiques ». La quinzaine de sociétés de journalistes montent au créneau. « Il n’appartient en aucun cas à l’Élysée de choisir ceux d’entre nous qui ont le droit ou non de couvrir un déplacement, quel qu’en soit le thème », disent-ils d’une même voix. Pour ses vœux à la presse en janvier 2018, Emmanuel Macron tente un rabibochage. « Lorsque le contre-pouvoir que la presse constitue commence à être bâillonné, limité, encadré […] c’est la vitalité de nos démocraties dans ce qu’elles portent depuis plusieurs siècles qui est ainsi bousculé ».

Un mois plus tard, en février 2018, la délicieuse Sibeth Ndiaye, alors conseillère en communication du président, annonce que « la présidence a décidé d’un déménagement de la salle de presse de l’Élysée » en dehors de l’Élysée. « Une décision unilatérale, sans concertation », avoue la conseillère, mais prise « pour une raison fonctionnelle ». Après deux mois de tensions et de négociations, le projet est finalement annulé.

L’été 2018 débute avec l’affaire Benalla. Les images de la Contrescarpe inondent les réseaux sociaux et Le Monde fait sa Une dessus. Le président Macron contre-attaque : « Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité ! » ; « Je vois un pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire ». François Fillon jubile et les grandes déclarations du début d’année ne sont plus qu’un lointain souvenir.

Le 20 novembre 2018, la loi anti-fake news est discrètement votée au Parlement après six mois de débats et deux rejets au Sénat. L’objectif est simple : « lutter contre la manipulation de l’information » et « les organes de presse répandant des contre-vérités infamantes ».

Le 20 novembre 2018, la loi anti-fake news est discrètement votée au Parlement après six mois de débats et deux rejets au Sénat. L’objectif est simple : « lutter contre la manipulation de l’information » et « les organes de presse répandant des contre-vérités infamantes ». La presse est moins unanime sur le sujet et reste même étonnement neutre. Cette fois-ci elle a été consultée, du moins une partie. Celle qui s’était déjà reconvertie en fact chekeur (ça fait plus smart que délateur), comme Le Monde avec ses Décodeurs et Libération avec Checknews.

Un conseil de journalistes pour surveiller les journalistes

L’année 2019 débute sans les traditionnels vœux à la presse. Après un an de Gilets jaunes et de buzz à répétition, le président offre pour la première fois un rendez-vous à quelques journalistes « pour une conversation libre dans son bureau ». Emmanuel Beretta, journaliste au Point, en était et livre l’analyse d’Emmanuel Macron : « Le bien public, c’est l’information. Et peut-être que c’est ce que l’État doit financer », dit-il, dans une réflexion à voix haute. « Le bien public, c’est l’information sur BFM, sur LCI, sur TF1, et partout. Il faut s’assurer qu’elle est neutre, financer des structures qui assurent la neutralité. Que pour cette part-là, la vérification de l’information, il y ait une forme de subvention publique assumée, avec des garants qui soient des journalistes ». L’ORTF n’est pas bien loin…

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Une élection européenne est en jeu. Cinq jours avant scrutin, un entretien collectif avec les grands médias régionaux est prévu. La Voix du Nord et Le Télégramme annulent leur participation devant l’exigence de relecture imposée par l’Élysée. « Pas une exigence, mais une préférence », rétorque la présidence. À quelques heures de la clôture de la campagne, le président Macron donne une interview au youtubeur Hugo Travers. De quoi lui garantir une audience jeune et des questions d’incultes. En août, rebelote : le président cause écologie avec Konbini. Une stratégie qui vise à ménager la presse toute en la maintenant à distance.

En juin, Cédric O, alors secrétaire d’État chargé du numérique, prône la création d’un « conseil de l’ordre » de la presse. « Aujourd’hui, sur YouTube, la chaîne qui a le plus de visibilité, ce n’est pas BFM, ce n’est pas CNews, c’est RT », explique le secrétaire d’État. « Les Gilets jaunes ne s’informent que par RT », affirme-t-il. Mais rien sur AJ+, la chaîne islamo-gauchiste venue du Qatar. La levée de boucliers est immédiate, Édouard Philippe calme le jeu, le président se fait discret et Cédric O rétropédale : « J’ai tenu des propos qui n’engageaient que moi et qui ne sont en aucun cas la position du gouvernement ».

L’heure est au traité de paix. Il cajole les journalistes présents, leur reconnaissant le double rôle « de médiateur et de contre-pouvoir », tout en rappelant son attachement à la liberté de la presse

Un rétropédalage de courte durée puisque fin novembre, une dépêche AFP annonce que « des représentants de la presse française, journalistes et citoyens, vont fonder, le 2 décembre à Paris, le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). Cette instance, qui fait débat depuis des années, vise à répondre à l’énorme défiance envers les médias ». Dix-neuf sociétés de journalistes de médias de grand chemin s’opposent officiellement. Les mêmes qui s’étaient indignés quelques semaines plus tôt de l’entretien qu’Emmanuel Macron avait accordé à Valeurs actuelles

Acte II, je t’aime moi non plus

Pour 2020, Emmanuel Macron annonce un changement de méthode et n’esquive pas cette fois-ci les vœux à la presse. « Le début du quinquennat a pu nourrir des malentendus », déclarait-il le 15 janvier. L’heure est au traité de paix. Il cajole les journalistes présents, leur reconnaissant le double rôle « de médiateur et de contre-pouvoir », tout en rappelant son attachement à la liberté de la presse. Une liberté « bousculée par les effets de foule qui accompagnent les réseaux sociaux et une forme d’ordre moral qui accompagne notre époque ». « Nos destins sont liés », affirme le chef de l’État, comme pour cibler un ennemi commun. « Si chacun dans la rue peut faire du journalisme avec son téléphone portable sans qu’on puisse savoir qui, comment et à quel moment… alors il n’y aura plus de journaliste […] L’information est une affaire de professionnels ».

On ne peut que lui donner raison si l’on pense à l’affreux Taha Bouhafs, journaliste autoproclamé spécialisé dans les faux reportages et les informations bidon, mais une carte de presse n’a jamais été une garantie de déontologie comme l’a prouvé la Une du Parisien sur Xavier Dupont de Ligonnès ou le traitement de « Marchons ensemble » par Yann Barthès et ses sbires. « Ce n’est pas au gouvernement de dire qui est journaliste et qui ne l’est pas », conclut Emmanuel Macron.

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Un coronavirus plus tard, l’inénarrable Sibeth Ndiaye annonce la création de « Désinfox coronavirus » expliquant que « plus que jamais, il est nécessaire de se fier à des sources d’information sûres et vérifiées. C’est pourquoi le site du gouvernement propose désormais un espace dédié ». Le principe est simple : proposer des articles de presse dévoilant les fake news concernant l’épidémie. Des articles issus des cellules de fact-cheking de cinq sites présélectionnés, Le Monde (Les Décodeurs), Libération (Check News), AFP (AFP Factuel), 20 Minutes (Fake Off) et France Info (Vrai ou Fake). Heureusement que ce n’était pas au gouvernement de proclamer qui était journaliste. « C’est comme si, pour le gouvernement, seuls cinq médias parisiens faisaient correctement leur travail », dénonce Emmanuel Poupard, premier secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ), avant de saisir le Conseil d’État pour « atteinte à la liberté de la presse ». Devant le tollé, le gouvernement décide de supprimer la page.

La lutte de pouvoir semble repartie de plus belle avec en ligne de mire la présidentielle de 2022. On ne sait pas qui, du chef de l’État ou des médias « officiels », est le plus décrié. Emmanuel Macron semble avoir pris position : reconquérir les classes populaires avec un positionnement plus à droite. Une stratégie électorale qui repositionnerait une presse majoritairement de gauche dans un rôle de contre-pouvoir… jusqu’au deuxième tour.

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