Notre-Dame de Paris contre les Avengers

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Après le tragique incendie qui a ravagé Notre-Dame, l’élan de solidarité fut aussi instantané que mondial. Des donations de plusieurs centaines de millions d’euros venant des plus grosses fortunes françaises aux quatre euros donnés par une jeune britannique ayant à cœur de bien faire, en passant par le gouvernement serbe, peu rancunier, au roi du Sanwi, nombreux sont ceux à avoir proposé leur aide pour rebâtir la cathédrale meurtrie par les flammes.

 

Bien entendu, un tel élan de générosité ne pouvait qu’être suspect : les grosses fortunes ont tout de suite été soupçonnées de n’agir que dans leur propre intérêt, et les esprits chagrins ont été outrés que l’on puisse débloquer pour une cathédrale, c’est-à-dire un lieu de culte catholique, un milliard d’euros en vingt-quatre heures. « Et nos SDF ? Et nos migrants ? Et l’écologie ? Et… et… et… ? », lancèrent les pères-la-morale. Après tout, Notre-Dame de Paris, aussi belle fut-elle, n’était qu’un tas de vieilles pierres. Qui permettaient certes de faire vivre les crêpiers et troquets alentours, mais tout de même : un édifice catholique !

 

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Neuf jours après le sinistre sortait le très attendu Avengers : Endgame, qui clôturait la saga Avengers, entamée onze ans plus tôt avec Iron Man, qui ouvrait le Marvel Cinematic Universe. Pour son premier week-end d’exploitation, le blockbuster de Disney a battu des record, engrangeant la modique somme de 1,2 milliard de dollars en quarante-huit heures. Une somme rondelette, qui n’a choqué aucune des belles-âmes écœurées par l’élan de générosité provoqué par l’incendie d’un bâtiment quasi-millénaire.

En effet, dans un monde dominé par l’hyperfestif, cela choque moins que l’on engloutisse des sommes phénoménales (365 millions de dollars de budget pour Avengers : Endgame) dans la production de divertissement, afin que des entreprises privées remportent des bénéfices records, plutôt que de restaurer et préserver notre patrimoine, qui est aussi notre mémoire. Festivus Festivus n’arrivant pas à se situer dans une temporalité claire faite d’un passé, d’un présent et d’un avenir, tout absorbé qu’il est par son propre présent, il ne peut pas entendre que ce même présent est permis par son passé, et que sans ce dernier, il n’y a pas non plus d’avenir.

 

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On l’a vu au lendemain de l’incendie, lorsque l’Île de la Cité pansait encore ses plaies fumantes et que déjà des touristes venaient faire des selfies devant les cendres encore chaudes : Notre-Dame n’est que pour beaucoup un accessoire devant lequel poser pour engranger du « like ». Et quoi de mieux qu’une catastrophe pour augmenter son score ? Après tout, tout le monde peut prendre un billet de train ou d’avion et se photographier sur le parvis de Notre-Dame. Mais le faire au lendemain du brasier qui a ravagé l’édifice ? So chic !

Notre-Dame a brûlé, les Avengers vont sans doute être les superhéros les plus rentables de l’histoire, mais la cathédrale est toujours debout, même dans un monde où peu la comprennent.

 

Alain Blanville

Journaliste.

ablanville@lincorrect.org

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