Pascal Gauchon de la revue Conflits : « La puissance est un phénomène complexe »

Disponible dans les kiosques de toutes les bonnes librairies, le numéro 17 de la revue Conflits s’attache à définir quels sont les indices qui permettent d’évaluer la « puissance globale » d’un pays. À l’heure où le monde ne cesse d’évoluer, faut-il tenir compte de nouveaux critères relevant du softpower et s’affranchir d’une vision plus classique des relations internationales ? Rencontre avec Pascal Gauchon, rédacteur en chef de Conflits, magazine de référence des études géopolitiques françaises.

 

Les principaux classements de pays sont en général ceux du PIB ou de la population, voire des forces armées, pourquoi avoir mixé dans un classement général des facteurs si différents ?

La puissance est un phénomène complexe qui intègre des éléments divers. Privilégier les forces armées, l’économie ou la population est insuffisant. En fait ces trois critères relèvent largement du hard power comme le définit Nye. Le soft power est totalement évacué de ces classements. Nous rétablissons l’équilibre.

 

 Comment avez-vous fait pour mesurer la cohésion d’un pays ?

C’est un critère auquel nous tenions. Un pays ne peut exercer sa puissance que s’il veut le faire, et il peut en être empêché par des divisions internes. Regardez les Etats-Unis aujourd’hui. Partisans et adversaires (ouverts ou discrets) de Trump se sont affrontés d’où une hésitation permanente entre une volonté de désengagement à l’étranger (illustré encore récemment par l’annonce d’un retrait de Syrie) et un retour à l’interventionnisme néo-conservateur. C’est d’ailleurs la seconde tendance qui semble s’imposer.

Nous sommes partis de critères simples : les inégalités sociales, la criminalité, l’instabilité politique – autant d’éléments pour lesquels il existe des statistiques internationales crédibles

Cela dit il est difficile de mesurer la cohésion. Nous sommes partis de critères simples : les inégalités sociales, la criminalité, l’instabilité politique – autant d’éléments pour lesquels il existe des statistiques internationales crédibles. Nous avons aussi introduit le risque de conflits internes en partant de deux indices spécialisés (le War Risk  et le Fragile State Index) et nous avons complété par un sondage Gallup qui mesurait la capacité de la population à se battre pour son pays. Je crois que nous avons établi ainsi un indice qui prend bien en compte un phénomène difficile à quantifier.

 

De la part d’un géopolitologue comme vous, il est surprenant de constater que vous avez donné un coefficient de 15/100 seulement à la taille du territoire de la population et des ressources… Le soft power (65) l’emporterait-il sur le hard power (35) ?

Tout est problème de définition. Selon Nye l’économie fait essentiellement partie du hard power car elle permet de contraindre. On aurait ainsi 50 coefficients pour le hard power. La technologie renforce le soft power (que l’on pense au contrôle de l’information sur Internet), mais aussi le hard power avec les progrès en armement. Et elle contribue à la richesse du territoire : à quoi servirait des ressources que l’on ne pourrait pas exploiter ?

 

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En fait il faut bien comprendre ce que dit Nye : le hard power ne s’identifie pas aux moyens qu’utilise la puissance mais à une méthode, contraindre et imposer sa volonté par la force. Le soft power entend lui aussi imposer sa volonté, mais par des voies discrètes, feutrées pour reprendre les formules de Gérard Chaliand.

 

La France finit 4ème de ce classement mondial, n’est-ce pas surprenant pour une puissance qu’on dit déclinante et entravée dans l’OTAN et l’UE ? Ces deux alliances sont-elles des tremplins ou des entonnoirs de puissance ?

Oui, et d’ailleurs nous avons été nous-mêmes surpris. On pourrait dire que nous sommes forts des faiblesses des autres, comme des borgnes au royaume des aveugles. La France est moyenne, mais moyenne partout. Comparons avec l’Allemagne ; nous sommes moins bons dans le domaine économique et en cohésion, un peu moins bons en technologie (où nous disposons cependant de points forts), bien meilleurs pour le territoire (grâce au domaine maritime en particulier), la population (grâce à la croissance démographique), l’armée mais aussi l’influence mondiale. En fait nous avons de beaux restes et nous vivons en partie sur cet héritage.

 

La Suisse termine devant l’Inde, le Brésil, la Turquie et le Mexique, les émergents ne sont-ils qu’une vue de l’esprit ?

La Suisse est un cas particulier. Il faut se demander pourquoi Hitler n’avait pas envahi ce pays pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce n’était pas tant à cause de son armée ni du caractère montagneux du pays ; en fait la Suisse était plus utile neutre que soumise. Sa place dans le système financier, la possibilité d’utiliser ses entreprises pour importer discrètement certains produits, son rôle de plaque-tournante de la diplomatie mondiale le démontrent, la « petite Suisse » n’était pas si impuissante qu’on pouvait le croire. Quant aux émergents…, ils émergent. Leurs progrès sont spectaculaires mais fragiles et incomplets – on le voit avec le critère de la technologie par exemple. Mais notre tableau n’est qu’une photographie de la situation actuelle. Les rapports de force seront modifiés au fil du temps.

 

 Les États-Unis terminent très loin devant la Chine. Le match Chine / USA n’a donc pas lieu ?

Le match est en train d’avoir lieu. Les Etats-Unis sont les champions, les Chinois les challengers, comme d’ailleurs d’autres émergents. La prépondérance des Américains reste spectaculaire, ils sont les seuls à pouvoir manier le hard et le soft power à ce degré – les Chinois restent loin derrière, en particulier en ce qui concerne le soft power.

 

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Qui en Occident rêve d’être chinois et de travailler dans les usines Foxconn à Shenzen ? Pourtant la Chine progresse vite. Ne soyez pas impatient, je vous le promets le match aura lieu, les dirigeants des deux pays ne pensent qu’à cela.  

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hdesuin@lincorret.org

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