Les adhérents des Républicains sont rassurés : ils n’ont pas cotisé pour rien. Leur argent a servi enfin à quelque chose. Pas à financer un « think tank », un club de réflexion qui aurait mis à profit la décennie qu’ils auront passée dans l’opposition pour réfléchir aux raisons de la désaffection de l’électorat, à l’évolution de l’opinion publique et aux moyens de la reconquérir, non, mais à se payer un méga-sondage permettant de déterminer, peut-être, qui serait le meilleur candidat de leur famille politique pour 2022 !
Outre que la méthode est peu conforme à l’esprit de la Ve République, qui leur octroie comme unique mission de « concourir à l’expression du suffrage » (article 4 de la Constitution) et fait de l’élection du président de la République au suffrage universel direct la seule affaire de la rencontre entre un homme et un peuple, outre aussi que LR a entrepris de vouloir départager des candidats dont les deux principaux, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, ont claqué la porte de leur formation, le premier en 2017, la seconde en 2019, pour manifester leur désaccord avec la ligne, trop droitière à leur goût, du parti auquel ils appartenaient, mais multiplient désormais les courbettes pour bénéficier de son soutien, la pratique choisie par LR a ceci de particulier qu’elle a déjà démontré sa parfaite inefficacité.
Chacun a tenté de « tuer le match »
De quoi s’agit-il ? D’une étude d’opinion à la fois quantitative et qualitative, réalisée « sur un panel très large de 15 000 personnes », dont on n’aura pas la cruauté de dire qu’ils doivent constituer la quasi-totalité des adhérents de LR à jour de cotisation. Pour faire simple, l’étude quantitative mesure les intentions de vote – au moment où l’enquête est réalisée, il est toujours bon de rappeler qu’elle n’a aucun caractère prédictif – alors que l’étude qualitative, qui nécessite beaucoup de temps et de moyens, donne largement la parole aux sondés, explore leurs attentes et les raisons de leurs réponses brutes, ce qui peut conduire, au terme de l’analyse, à relativiser de façon plus ou moins importante, voire à invalider les réponses brutes qui avaient été mesurées par le quantitatif. À la suite de quoi, avait déclaré Christian Jacob, le président de LR, au printemps : « Soit on aura un candidat qui naturellement écrase le match à l’issue de ces enquêtes d’opinion – après, chacun aura la liberté de voir s’il se maintient ou se retire –, soit on sera sur un processus de sélection ».
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D’où l’empressement de Xavier Bertrand à se déclarer candidat, dès le 24 mars, affirmant qu’au nom d’une « conception gaullienne de l’élection présidentielle », il ne s’inscrirait pas dans une logique partisane et ne participerait pas à une primaire – que de toute façon chacun veut éviter ; d’où la décision de Valérie Pécresse de formuler sa déclaration de candidature en plein cœur de l’été ; d’où celle de Michel Barnier d’officialiser la sienne lors d’une intervention au 20 heures de TF1 que les problèmes techniques ont rendue plus pitoyable qu’elle ne l’aurait déjà été. Pour Bertrand, qui, malgré ses déclarations, ne peut se passer du soutien de LR, il s’agissait de faire la course en tête dans les sondages. Pour Pécresse, il s’agissait de briser au plus vite la dynamique qu’il avait enclenchée et de faire au moins jeu égal avec lui. Quant à Barnier, si les Français pouvaient déjà retenir son nom…
Pour Bertrand, l’opération a fonctionné. Donné un temps dans une fourchette située entre 15 à 20 % des suffrages, il est même apparu, dans l’hypothèse – improbable à l’heure où les enquêtes étaient réalisées – où il serait qualifié pour le second tour, comme le seul capable de battre Emmanuel Macron. Valérie Pécresse a obtenu une partie de l’effet recherché : en se déclarant, elle a fait baisser Xavier Bertrand, ce qui est toujours une bonne action lorsqu’on est en concurrence avec un « ami politique », mais elle n’est pas parvenue à le rattraper. Toutefois, dans l’hypothèse – improbable à l’heure, etc. –, elle serait à 50/50 avec Macron, donc dans la marge d’erreur qui est ici bienvenue. Et tous deux, bien sûr, battraient en duel Marine Le Pen, ce qui est naturellement la condition sine qua non pour être pris en considération par les instances de LR. Et Barnier ? Passons… Bref, pas de chance, personne ne tue le match, à moins que l’étude qualitative ne révèle que l’un des prétendants dispose, seul, des qualités que chacun attend d’un chef de l’État. Mais quand bien même ?
Être, d’abord, le meilleur candidat
« Écraser le match » au moyen des sondages pour conquérir sa formation politique ou se faire adouber par celle-ci, c’est très exactement ce qu’avait fait Marine Le Pen pour accéder à la tête du Front national, en 2011 – et, partant, se lancer à la conquête de l’Élysée – laquelle n’avait fait que reprendre la méthode qui avait si bien réussi, cinq ans plus tôt, à Ségolène Royal.
Marine Le Pen peut dire merci à Ségolène Royal. La méthodologie utilisée est dupliquée de celle employée par la diva du Poitou pour se faire désigner candidate à la présidentielle de 2007
Quand, le 12 avril 2010, Jean-Marie Le Pen annonce qu’il quittera la présidence du FN au congrès suivant, Marine Le Pen se déclare candidate à la succession de son père, ce dont nul ne doutait. Elle va donc affronter Bruno Gollnisch, qui avait anticipé le départ du « Vieux » et qui, au précédent congrès, à Bordeaux en 2007, était arrivé en tête du vote des adhérents pour la désignation des membres du comité central avec 85,1 % des suffrages, contre 75,8 % pour Marine Le Pen. Certes, en trois ans, Marine Le Pen a poursuivi son ascension médiatique et son implantation politique, mais, en interne, Bruno Gollnisch reste très populaire et ce sont bien les adhérents qui vont voter. Il serait présomptueux de croire la partie gagnée.
Or, au Front national, accéder à la présidence, c’est être de facto son candidat naturel à la présidentielle suivante. Cela qui va s’emparer du FN en janvier 2011 sera le candidat du parti à la présidentielle de 2012. La question n’est donc pas, du point de vue de Marine Le Pen, de désigner le meilleur président du FN mais le meilleur candidat à la présidence de la République. Et à ce jeu-là, Bruno Gollnisch n’a aucune chance. Plusieurs de ses conseillers le pressent de dissocier les deux postes, de déclarer que s’il était élu à la présidence du FN, il laisserait Marine Le Pen se présenter à la présidence de la République, mais il s’y refuse. Son état d’esprit peut se résumer par cette phrase qu’il lâche, convaincu de la pertinence de son argument, lors d’un déjeuner avec des journalistes, dont celui de l’AFP : « Marine Le Pen ferait peut-être une meilleure candidate, mais qui ferait un meilleur président ? » Comme si, sous la Ve République, l’important n’était pas d’être, d’abord, le meilleur candidat… Ce n’est qu’à quelques jours de la clôture du scrutin qu’il consentira, du bout des lèvres, à un partage des rôles, mais il est trop tard.
La conquête du FN par les sondages
Car les militants frontistes, encore traumatisés par l’absorption de l’électorat lepéniste par Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007 – Jean-Marie Le Pen, qui s’était qualifié pour le second tour cinq ans plus tôt, n’avait recueilli que 10,44 % des voix – n’ont eu d’yeux que pour les sondages. Jean-Marie Le Pen n’était pas encore parti qu’elle y avait fait son entrée. Et alors que le patriarche stagnait entre 7 et 9 % des voix, Marine Le Pen avait atteint d’emblée 11 à 13 %. Bruno Gollnisch, lui, a eu le plus grand mal à y être mesuré, et, quand il le fut, ce fut pour atteindre des scores ridicules.
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Marine Le Pen a su tisser les réseaux qu’il fallait pour conquérir le parti par l’extérieur, Bruno Gollnisch s’y est toujours refusé ou n’en a pas pris la peine ou ne savait pas faire. Le coup de grâce lui sera asséné le 9 décembre 2010. Ce soir-là, veille de la clôture des adhésions pour participer au vote de janvier, Marine Le Pen, qui n’a jamais été conviée à une émission politique en « prime time », est l’invitée d’« À vous de juger », la grande émission politique de France 2. Laquelle suscitera une vague d’adhésions, qui, bien entendu, seront autant de voix pour Marine Le Pen.
D’autant que paraît opportunément un sondage qui la crédite de 17 % des suffrages au premier tour de la présidentielle, alors que Bruno Gollnisch n’y atteindrait que 8 %. « Par ailleurs, note Le Point, 46 % des personnes interrogées pensent que Marine Le Pen est celle qui “incarne le mieux le Front national aujourd’hui” contre seulement 3 % pour son rival Bruno Gollnisch. » C’est plié. Le résultat du congrès : Marine Le Pen : 67,6 % / Gollnisch: 32,3. Et l’Obs de titrer: « Marine Le Pen au second tour, un scénario crédible ».
Le crash de la diva du Poitou
Marine Le Pen peut dire merci à Ségolène Royal. La méthodologie utilisée est dupliquée de celle employée par la diva du Poitou pour se faire désigner candidate à la présidentielle de 2007. La primaire socialiste de novembre 2006 oppose trois candidats. Deux ont la stature pour exercer la fonction (du moins peut-on le croire, cinq ans avant l’affaire du Sofitel de New York), l’autre pas. Laurent Fabius a été Premier ministre de François Mitterrand, Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre de l’Économie et des Finances, premier ministrable si Lionel Jospin avait conquis l’Élysée, est auréolé d’une réputation de « meilleur économiste » et d’un solide réseau de relations internationales. Ségolène Royal, elle, n’a jamais occupé que des postes secondaires et préside, depuis deux ans seulement, le conseil régional de Poitou-Charentes. Un peu court.
On ne dit pas que les études d’opinion ont toujours tort. On dit juste que s’en remettre à celles-ci pour choisir son candidat est, disons, périlleux
Sauf qu’elle n’a eu de cesse de cultiver son image. Et que les sondages valident cette stratégie. Au fil des semaines, elle ne cesse grimper dans les intentions de vote pour le premier tour de la présidentielle de 2007, au point de rattraper Nicolas Sarkozy ! Des 26 % qui lui sont accordés le 26 octobre, elle passe à 34 % le 11 novembre, faisant jeu égal avec Nicolas Sarkozy. Mieux encore : dans le mois qui précède la primaire socialiste, elle est donnée comme la seule capable de battre Sarko, avec 51 à 52 % des suffrages. Dans la marge d’erreur ? Oui, mais les courbes se sont croisées, c’est bien là l’essentiel.
Pour les militants socialistes, qui votent le 16 novembre, il n’y a pas à hésiter : pour barrer la route à Nicolas Sarkozy, il n’y a qu’elle ! Elle l’emporte dès le premier tour avec plus de 60 % des voix. Pour la présidentielle, ce sera autre chose. Pas plus que Marine Le Pen ne s’était qualifiée, en 2012, pour le second tour, Ségolène Royal ne franchira le perron de l’Élysée. Sa pitoyable aventure s’arrêtera sur le toit du siège du Parti socialiste, rue de Solferino, où, au soir de sa défaite, elle promettra à ses troupes rassemblées… « d’autres victoires ».
On ne dit pas que les études d’opinion ont toujours tort. On dit juste que de s’en remettre à celles-ci pour choisir son candidat est, disons, périlleux.






