« Oui, chère madame, je viens de le recevoir, c’est un très beau travail et je vous en remercie infiniment ! » Tenant d’une main son portable, et de l’autre, avec le plus grand soin, un livre ancien admirablement relié, E. raccrocha après avoir salué à nouveau sa correspondante, le visage illuminé par un sourire.
– Je ne sais pas si je t’ai raconté que cet exemplaire rarissime des Essais de Montaigne avait été retrouvé couvert de boue et d’ordures dans une poubelle du square Montholon ? J’avais au bout du fil la relieuse qui est parvenue à le restaurer.
– Tout de même, E., « je vous remercie infiniment », tu ne trouves pas que c’est légèrement exagéré, tout de même ? On dirait l’agent spécial Cooper dans la première saison de Twin Peaks affirmant d’une tarte aux cerises qu’elle est absolument miraculeuse, objecta Lucien de S. en se resservant pour la troisième fois un verre de punch coco vigoureusement alcoolisé. Infiniment ! Infiniment ! Et puis quoi encore ?
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Chantal, qui observait son mari du coin de l’œil, chipa en douce une poignée de cacahouètes pour assister à l’échange.
– Pour tout te dire, mon cher Lucien, j’ai été il y a peu sur le point de renoncer à la formule, en constatant sur Internet qu’elle était de plus en plus fréquemment utilisée. Bref, j’ai eu peur d’être victime de ces stéréotypes langagiers qui s’insinuent sans prévenir dans nos neurones, nos réflexes et nos façons de parler, et qui finissent par nous faire dire « au niveau de », « enchanté », « excessivement » ou « bonne continuation », comme de vilains bruits qu’on laisse échapper sans le vouloir.
– À propos de « excessivement », j’ai relu l’autre jour ce qu’en dit Renaud Camus dans le livre que tu m’as prêté…
– Ah oui ! Dans son succulent Répertoire des délicatesses du français contemporain ! Je me souviens d’une exécution en règle, mais fondée sur l’idée qu’on emploie l’adverbe « excessivement » à tort, ou plutôt, à l’envers, de même que les enfants lorsqu’ils déclarent qu’ils sont « trop contents » d’aller en vacances, que les éditoriaux de L’Incorrect sont « trop stylés » ou que Mbappé a été « trop fort » lors du dernier match du PSG… Parce que l’on confond alors l’abus et la perfection. Tandis que « remercier infiniment » me semble avoir à la fois une utilité et une signification.
– Vous voulez dire, outre celle de faire des ronds de jambe ? persista Chantal.
Je me souviens d’une exécution en règle, mais fondée sur l’idée qu’on emploie l’adverbe « excessivement » à tort, ou plutôt, à l’envers … Parce que l’on confond alors l’abus et la perfection
– Un sens, dès lors que l’on est naturellement contraint – je dirais que c’est même le b.-a. ba de la politesse – de proportionner l’expression de la gratitude à la valeur de son objet. On ne peut pas remercier de la même manière le charcutier qui vous tend la tranche de jambon blanc que vous venez d’acheter, et la vieille tante qui vous offre en pleurant la montre en or de son défunt mari. Sans parler des formules dont on dispose : « Merci » tout court, c’est comme « Bonjour » tout sec : c’est insolent, pathétique ou maladroit. « Je vous remercie bien » a un petit côté paysan de Molière, « je vous remercie beaucoup » un air puéril, « je vous remercie énormément » ne se dit pas, « je vous remercie mille fois » fait un peu amoureux transi, et « mille et une fois » sent son étudiant en lettres. D’où l’intérêt de l’adverbe « infiniment » : le destinataire comprend que le remerciement est considérable, à la hauteur de ce qu’il a donné ou de ce qu’il a fait, mais sans avoir à compter combien, ni à se demander pourquoi seulement mille fois. En somme, « infiniment » indique qu’aux yeux de celui qui remercie, celui qui est remercié ne pouvait mieux faire. Comme la relieuse que j’avais à l’instant au téléphone.
– Et donc, vous acceptez d’employer une formule qui fleurit sur la toile ? Ce n’est pas un peu vulgaire, ou pire encore, un peu moderne ? ironisa Chantal en achevant sa poignée d’arachides grillées.
– En fait, très chère, ladite toile m’a aussi permis de vérifier l’arbre généalogique de ladite formule. En constatant qu’elle était d’un usage courant sous le règne de Louis XIV, je me suis un peu rassuré sur ma propre perméabilité aux stéréotypes contemporains. Et j’en ai conclu que la formule avait une patine suffisante pour être utilisée sans rougir – même si certains la croient excessivement récente…





