Top livres 2019

© Louis Lecomte pour L'Incorrect. Et bonne année m'sieurs dames.

2019 aura encore été une année témoignant d’une production littéraire démesurée que vinrent labelliser une centaine de prix. Bilan à l’heure du pilon. C’est parti pour les tops.

 

1 / Sérotonine

Michel Houellebecq

(Flammarion)

Florent-Claude Labrouste, ingénieur agronome comme Houellebecq le fut, homme d’une cinquantaine d’années dont la sérotonine, cette hormone du bonheur, est activée par les antidépresseurs, s’apprête à se supprimer et présente au lecteur une rétrospective de sa vie : amours, amitiés, itinéraire professionnel, déménagements, ruptures ; le bilan existentiel est aussi prétexte à un grand balayage des mutations en cours.

Un Houellebecq magistral, libéré des ficelles du roman à thèse, qui peint l’époque par touches, alterne humour noir corrosif et moments pathétiques bouleversants pour s’achever dans une éblouissante et paradoxale épiphanie. En plein cœur du mal du siècle et sans retenue, c’est ainsi que Houellebecq rafale, démontrant plus que jamais qu’il est l’un des grands écrivains français de notre temps.

 

2 / Féroces Infirmes

Alexis Jenni

(Gallimard)

Jenni a repris dans Féroces Infirmes, les thèmes qui avaient fait le succès et le Goncourt de son premier roman, L’Art français de la guerre : la généalogie de la violence française depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu’aux prémices d’une nouvelle guerre civile, en passant par la guerre d’Algérie. Jean-Paul Aerbi, enfant durant les bombardements de 44, appelé de la guerre d’Algérie, rejoint l’OAS avant de reprendre son travail d’architecte. C’est dans une cité qu’il a lui-même conçue que son fils Nicolas, qui vit avec lui, le promène, infirme, dans les couloirs, raconte sa rage et la tension avec les nouveaux colocataires, en alternance avec les chapitres assumés par le père.

Le lauréat du Grand Prix de L’Incorrect 2019 a réussi avec Féroces Infirmes un roman remarquable à plus d’un titre. Incarnant le tragique de l’Histoire contemporaine nationale à travers des personnages poignants, crédibles et doués de vrais reliefs, Jenni décrit les rouages implacables de la rancœur et de la haine s’entraînant d’une génération à l’autre avec une précision machiavélique et le tout par une construction aussi ambitieuse qu’habile. Du grand art et des zones critiques.

 

3 / Extérieur monde

Olivier Rolin

(Gallimard)

Après avoir décrit un cheval surgi de la brume et tout hérissé de bidons tintinnabulant sur ses flancs, Olivier Rolin nous expose son projet : « que le livre que je commence, écrit-il, soit aussi imprévu, insolite que cette vision. Je ne sais où il ira, où le tirera ce cheval inaugural. » De là, Rolin déroule 300 pages où l’on saute d’un continent à l’autre, d’un paragraphe au suivant et au hasard des sept décennies de sa vie.

On souhaite encore longue vie à l’auteur de Tigre en papier, toujours est-il qu’Extérieur monde a la splendeur d’un bouquet final. Dérivant sans cesse d’une anecdote à la suivante, éblouissant son lecteur tout en l’égarant toujours hors d’un cap poursuivi, le livre tournoie, flamboie et surprend à tous les coups, réalisant l’exploit formel de ne tenir que par son style. Un chef-d’œuvre d’un genre unique.

 

4 / Tour d’ivoire

Patrice Jean

(Rue Fromentin)

Tour d’ivoire est le nom d’une revue littéraire qui fait office d’oasis spirituelle à deux amis, Thomas et le narrateur du livre, Antoine, un quadragénaire divorcé et déclassé qui vit avec sa fille dans une HLM rouennaise et travaille à la médiathèque locale, au rayon enfants, où il organise des « après-midi bouts-de-choux ». La découverte de la valeur possible d’une toile d’Eustache Le Sueur héritée de ses parents mène à un débat familial entre ceux qui veulent la vendre et Antoine, qui, en dépit de sa précarité matérielle, voudrait bien garder dans la famille l’œuvre qui lui procura ses premiers émois.

Après son formidable Homme surnuméraire, Jean confirme son talent avec un livre flaubertien d’un style impeccable, mettant en scène des idéalistes qui ont tous leurs bassesses et des minables parfois attendrissants. Peintre de mœurs, massacreur de demi-habiles et génial créateur de personnages, l’écrivain évoque la transcendance de l’art au milieu du grand délitement socio-culturel français. Beau, tragique et féroce.

 

5 / Frères sorcières

Antoine Volodine

(Seuil)

Une comédienne morte, dans le « bardo », cet espace intermédiaire entre deux incarnations, répond à l’interrogatoire abrupt d’un mystérieux personnage. C’est par ce biais que le lecteur prend connaissance de son existence passée, elle et sa troupe ayant été capturées par une horde dans des steppes post-apocalyptiques. La comédienne fut alors obligée de survivre coûte que coûte dans un monde impitoyable, se défendant contre l’adversité en scandant des slogans hallucinés.

Avec Frères sorcières, le concepteur génial du post-exotisme offre encore cette année l’un des livres les plus sublimes et déments que puisse produire notre littérature actuelle. Rassemblant trois textes très différents dans la forme mais sculptant chacun la même pâte étrange, le livre de Volodine envoûte d’abord son lecteur avec un interrogatoire post-mortem. La partie centrale propose alors la totalité des « Vociférations » évoquées par la comédienne en 49 groupes de phrases magiques. Enfin, « Dura nox, sed nox » déroule une phrase unique de 120 pages qui aspire le lecteur à travers les nombreuses réincarnations d’un mage en un kaléidoscope frénétique et somptueux.

 

Romaric Sangars 

Journaliste & écrivain

rsangars@lincorrect.org

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