Né en 1892 dans une famille ashkénaze assimilée de la bourgeoisie berlinoise, Benjamin s’affirme rapidement comme un auteur qui aime à concilier les contraires : il est tout à la fois un Allemand francophile, un matérialiste inspiré par la tradition romantique et la mystique juive – en témoigne sa riche correspondance avec son ami Gershom Scholem – et enfin un marxien hétérodoxe, lecteur de L’Action Française et fasciné par Louis-Auguste Blanqui, la némésis française de Marx. L’on se souvient surtout de Benjamin pour son livre L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, dans lequel il constate que les procédés modernes de reproduction artistique engendrent le déclin de l’aura des créations – aura jadis cristallisée dans l’individualité d’une sculpture ou d’un tableau, dans la matérialisation hic et nunc du génie créateur. Pour autant, résumer l’apport intellectuel du philosophe à ce court essai s’avère fort réducteur.
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Le 26 septembre 1940, épuisé par les persécutions et usé par la maladie, Benjamin passe la frontière franco-espagnole à Portbou. Il rédige une lettre d’adieu et se suicide dans des circonstances mystérieuses – il aurait entendu à la radio une information erronée, selon laquelle Franco s’apprêtait à livrer à Hitler les Juifs réfugiés. Éparpillée et partiellement perdue au cours de sa fuite, son oeuvre est demeurée incomplète et morcelée. Le grand projet de sa vie sera finalement publié en français en 1989 nonobstant son caractère inachevé : Le Livre des passages. Paris capitale du XIXe siècle, considérable somme mêlant histoire, philosophie, littérature et théorie urbaine. C’est notamment dans cette oeuvre de près de mille pages qu’il développe le concept de fantasmagorie, sur lequel repose sa critique de la modernité et de l’idéologie du Progrès.
Au cours de son étude du Paris révolutionnaire, l’une des originalités de Benjamin a consisté à mettre en lumière une évidence que l’écrasante majorité des marxistes orthodoxes avaient opportunément passée sous silence lors de leur entreprise de captation de l’héritage révolutionnaire français : des Trois Glorieuses à la Commune en passant par les Journées de Juin, le peuple de Paris s’est toujours levé au nom d’une tradition, la « tradition des opprimés », la tradition des vaincus. La tabula rasa marxiste et ses corollaires – l’efficience de la concentration capitalistique, la grande industrie prométhéenne et la volonté de forger un homme nouveau – n’enthousiasment guère ce peuple composé de manufacturiers d’élite jaloux de leur savoir-faire artisanal. Ni les ouvriers typographes parisiens – qui furent le fer de lance de la Commune – ni les canuts lyonnais n’aspiraient à devenir des Stakhanov rivés aux chaînes des usines. Les soubresauts révolutionnaires du XIXe siècle ne traduisent donc pas l’aspiration à un bouleversement anthropologique, mais bien plutôt la défense de la dignité des faibles – ceux que Nietzsche accuse de « brosser l’histoire à rebrousse-poil », mus par le ressentiment – et la revanche prise sur les défaites passées.
C’est la tradition seule – et non les « lendemains qui chantent » – qui peut galvaniser l’insurgé
Dans ses leçons sur le concept d’Histoire axée sur une analyse herméneutique et apocalyptique de l’ « Angelus novus » de Paul Klee, Benjamin accuse la social-démocratie de s’être complue « à attribuer à la classe ouvrière le rôle de rédemptrice des générations futures, lui coupant ainsi le tendon de sa force la plus vive. À cette école, la classe ouvrière désapprenait aussi bien la haine que la volonté de sacrifice. Ce qui nourrit en effet ces deux sentiments, ce n’est pas l’idéal d’affranchissement des petits-fils, mais l’image des ancêtres en esclavage ». Cette formule condense la pensée révolutionnaire de l’auteur, pour lequel la tradition est à la fois raison de vivre et de mourir. C’est la tradition seule – et non les « lendemains qui chantent » – qui peut galvaniser l’insurgé, tradition qui est une mémoire agrégée d’humiliations à laver et de suppliciés à venger. Une tradition aux allures de martyrologe, en somme, s’incarnant en la personne de Blanqui, le prophète ascétique qui paya son combat dans les geôles de tous les régimes. Si l’analyse de Benjamin s’ancre dans l’histoire multiséculaire du peuple français, l’on peut toutefois mesurer le danger de son extension à l’échelle planétaire par des exégètes peu scrupuleux. L’intérêt d’un Patrick Boucheron vis-à-vis des thèses historiques du penseur berlinois illustre ce problème : appliquée à l’« histoire mondiale » de la France, la morale de l’empathie qui constitue le substrat psychologique de la « tradition des vaincus » peut se transformer en arme de destruction massive légitimant la « revanche » des peuples subméditerranéens sur la prétendue oppression millénaire imposée par l’homme blanc.





