S’il est bien une qualité que l’on ne peut que reconnaître à Wejdene, ce n’est pas sa musique, bien entendu, mais le fait d’avoir compris que pour devenir célèbre dans le monde moderne, il ne faut plus une production artistique qualitative, mais se contenter d’être un « mème ».
La nouvelle coqueluche du web, que l’on connaît notamment pour son tube Anissa (près de 56 millions de vues sur YouTube au moment de l’écriture de cet article), ne peut pas se prévaloir d’écrire une musique ou des paroles dignes du moindre soupçon d’intérêt : son instrumentation ferait passer Jul pour Beethoven, et ses paroles sont au niveau de ce que baragouinerait un enfant de CE1 (s’il venait de débarquer avec ses parents d’un pays non francophone). Révélée par TikTok (la plateforme est le nouveau vivier de célébrités : en musique, Lil Nas X en est l’exemple le plus flagrant, même si bien entendu la qualité de sa production est incomparable à celle de Wejdene), la rappeuse de seize ans est en fait la fille de l’artiste tunisien Badra Zarzis (qui est bien loin de connaître le même succès que sa progéniture) et son premier album vient juste de sortir.
Au royaume du second degré, les semi-débiles sont rois
Wejdene est une sorte d’Aya Nakamura au QI négatif (c’est dire !), qui allie une musique d’une pauvreté absolue et produite avec les pieds (là où par exemple, la même Aya Nakamura propose un produit léché) à des paroles au ras des pâquerettes alliant français bancal et attitude banlieusarde typique (« tu hors de ma vue », « j’ai appelé mon grand frère et il vient t’à’l’heure »). Mais son génie réside dans sa bêtise : dans un monde où les valeurs sont inversées, le talent n’est pas un prérequis pour réussir : pire, il est même un handicap ! Les gens veulent rire, ils se contrefoutent de la beauté. On se retrouve ainsi dans un second degré permanent qui amène des semi-débiles à la gloire en laissant pour compte les véritables inspirés.
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Mais ne pourrait-on pas arguer qu’avoir eu l’intuition de saisir le sens du vent est un talent en soi ? Après tout, si l’on était un tant soit peu vicieux, l’on pourrait même prétendre que c’est un manque de finesse de leur part si certains artistes sont trop sincères pour jouer avec les codes du monde. Votre musique ne marche pas ? Posez-vous les bonnes questions. On peut par exemple prendre l’exemple de Lady Gaga, à qui il a fallu trois albums de dance pour s’établir de façon durable dans le paysage musical, se permettant par la suite de faire ce qu’elle voulait (album de reprises jazz, album quasiment folk…). En outre, dans une époque aussi suffocante, ne pourrait-on pas supposer que le rire est aussi nécessaire que la beauté ?
L’indulgence mène au gouffre
C’est triste, mais c’est le sens du monde : sur les 56 millions de visionnages d’« Anissa », combien au premier degré ? À lire les commentaires (souvent hilarants) sous la vidéo, il est difficile de penser qu’il y en ait beaucoup. Toujours est-il qu’à seulement seize ans et déjà sertie d’un disque de platine, Wejdene semble bien partie pour s’établir dans le paysage médiatique de façon durable, comme Nabilla en son temps. On peut le déplorer, ou s’en accommoder et contribuer, volontairement ou non, à l’abaissement général du niveau. En attendant, à la rédaction de L’Incorrect, nous continuerons à rester hors du temps, et laisserons Wejdene dans le monde misérable qui est le sien, lui préférant Les Musclés ou Camille Saint-Saëns.





