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Auschwitz reste ce trou noir absorbant tous ceux qui s’en approchent

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@DR

Un historien israélien spécialiste de la Shoah se retrouve malgré lui guide des camps de la mort en Pologne. Il s’agit principalement d’encadrer des groupes de lycéens lors de visites systématisées, mais aussi des délégations triées sur le volet. À travers une lettre adressée au président de Yad Vashem, le narrateur dresse un bilan noir de son expérience.

 

Au-delà de l’exposé sur l’extermination elle-même, ce sont surtout les réactions suscitées par ces visites mémorielles chez les nouvelles générations qui sont questionnées dans ce roman, ainsi que les répercussions intimes de cette confrontation quotidienne.

Dans un rapport aux autres toujours plus conflictuel, l’historien s’interroge sur la possibilité de la transmission, tandis qu’une certaine colère enfle devant l’incapacité de trouver le ton juste. Comment rapporter les faits tout en filtrant l’atrocité ? De quelle manière traiter la conjonction d’une méthode clinique millimétrée et ces exactions psychopathiques en roue libre ? Finalement, comment faire justice à la voix de cet enfant, rapportée par Rudolf Reder, alors que la lumière s’éteint dans l’une des chambres à gaz de Belzec : Mais j’ai été sage, maman ! C’est noir ! Tout noir !, sans qu’il soit reproché au guide de se répandre dans le sordide ?

Les professeurs et les religieux le répètent : c’est avant tout la vie qu’il faut célébrer. On ne voudrait surtout pas que les élèves rentrent chez eux déprimés. Devant le rapport numérique, ces mêmes élèves enveloppés du drapeau national demandent parfois pourquoi ces gauchistes d’ashkénazes ne se sont pas révoltés ? La question cinglante n’est pas qu’une simple provocation. Une trentaine d’Allemands suffisaient souvent à faire tourner un camp. Avec le recul, il n’est pas si évident de comprendre cet enchevêtrement de sujétions, de saisir un système impliquant la soumission devant l’écrasante souveraineté, avec son réseau pervers de collaborations, ainsi que le procédé de déshumanisation initié en amont.

C’est ainsi que des adolescents serrent les poings quand d’autres semblent fascinés par cette machinerie efficace et si bien pensée ; il faut dire que les SS ont de la gueule. L’historien relève à quel point les Allemands restent épargnés par la haine, alors que la Pologne suscite le mépris général. À grands traits, on pardonne plus facilement à ceux qui planifient l’extermination dans leurs beaux uniformes en pleine santé, qu’au fermier polonais alcoolique allant décharger sa frustration au pogrom du coin. D’une certaine façon, l’Allemagne est parvenue à rester clean.

Aussi, le narrateur soumet l’histoire de cette famille polonaise ayant sauvé un enfant juif venu frapper à leur porte en pleine nuit. Ces paysans savaient qu’ils risquaient la mort, mais – contre le bon sens – avaient opté pour l’humanité. Quand il demande aux adolescents s’ils auraient agi de la sorte avec un inconnu, lui-même sent que l’effroi l’en aurait empêché. Plus loin, un ancien déporté soupçonné d’avoir été kapo décidera de ne plus jamais parler. Il faut dire que les survivants sont souvent plus suspects qu’héroïques. Ne faut-il pas nous aussi nous comporter un peu en nazi si nous voulons survivre ? demandera finalement un élève. De fait, la force brute triomphe de la force brute. Pourquoi nous embarrasser de morale ? répliquera le guide sarcastique.

Aux vestiges d’une souffrance abyssale se juxtaposent selfies, propagande, tourisme, chansons, boutiques, mises-en-scènes et sandwicheries accentuant l’entropie. Entre pèlerinage, désir de revanche et ennui, les vertiges succèdent aux vertiges jusqu’au point de rupture. Auschwitz reste ce trou noir absorbant tous ceux qui s’en approchent. Devant la perte de sens, le narrateur aura besoin d’aller toujours plus au contact, de toucher cette terre hantée, d’en creuser les profondeurs à mains nues, d’en retirer les entrailles, comme un archéologue malade, dans un processus qui ne mènera qu’à s’abîmer toujours plus, mais dont il est impossible de s’extraire dès lors que la première question a été posée.

 

Par Alain Leroy

 

 

LE MONSTRE DE LA MÉMOIRE

Yishaï Sarid

Actes Sud

160 p. – 18,50 €

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