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Depuis ma jeunesse héroïque, j’ai connu diverses époques dans l’art de faire ses courses. Au début nous allions chez madame Denay, tenant épicerie dans le bourg, à droite de l’église. Ensuite un supermarché s’est implanté à une dizaine de kilomètres. Enfant des trente piteuses j’ai ensuite connu la dégringole d’une classe sociale : le supermarché est devenu un luxe, nous nous rabattîmes donc sur un Lidl. Mais Lidl c’est devenu le haut du caddie du hard-discount. On a donc fait quelques kilomètres de plus pour aller à Leader Price.
Mais Leader Price ça peut être cher aussi. On y va, oui ! mais pour les gosses et le frais. Alors tout doucement, on est descendu jusqu’au symbole du déclassement social du travailleur autochtone : Noz. Noz est un faillitaire. Quand un Noz s’installe dans une commune, les prolos dansent la lambada le jour de l’ouverture.
Une cargaison d’escalopes panées et c’est le Stalingrad des caddies ! Faut y passer tous les jours, par contre, pour choper le jambon congelé le jour où il arrive.
Au début, Noz ce n’était qu’un magasin à conneries. Genre décapsuleurs fluos à tête de Raymond Barre. Mais petit à petit on a commencé à voir apparaître des rayons nourriture. Qui sont devenus de plus en plus étendus. Car tous les ploucs du coin rappliquaient. Dont moi ! Une cargaison d’escalopes panées et c’est le Stalingrad des caddies ! Faut y passer tous les jours, par contre, pour choper le jambon congelé le jour où il arrive. Et puis la Marie et moi, grâce à Noz, on apprend les langues étrangères. Les pizzas c’est souvent écrit en bulgare. Les poissons carrés en arabe. Avec les faillitaires, la classe laborieuse bouffe les poubelles de la mondialisation ! Je regarde présentement mon dentifrice, il vient de là-bas : c’est écrit en portugais.
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Avant, dans mon coin de Bretagne on avait un autre amortisseur social : Doux. Quand tu n’avais plus de boulot, tu allais à la chaîne chez Doux. Le temps de trouver autre chose. Beaucoup y restaient toute leur vie. Et comme Doux faisait aussi de la transformation et qu’on connaissait tous un gars qui travaillait là-bas : bah, pour quelques dinars, il nous faisait de la revente. On avait une bonne moitié de congélo de viande de poulet. Mais Doux a fermé la semaine où Hollande parlait de Leonarda à la télé. Vous vous rappelez ? Depuis, on va à Noz.
Aucune aide. Trop bartabac pour aller faire les pitiés chez des assistantes sociales. Pas encore arrivés aux Restos du cœur. Pas encore décidés à aller montrer son cul chez Jacquie et Michel.
Pourtant j’ai un métier ! Madame aussi ! On fait des heures sup’ tant qu’on peut. Et du noir ! Mais le luxe, pour nous, ce n’est plus Fauchon, c’est Super U. Moi aussi j’ai un potager comme Greta. Et des poules ! Mais les carottes dans le café du matin j’y arrive pas. Alors y’a Noz et ses chocos tchèques. Pour les losers de la mondialisation comme moi. La classe moyenne diesel des campagnes, les héberlués du déclassement… Aucune aide. Trop bartabac pour aller faire les pitiés chez des assistantes sociales. Pas encore arrivés aux Restos du cœur. Pas encore décidés à aller montrer son cul chez Jacquie et Michel.
Mael Pellan
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