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Doit-on achever Charlie Hebdo ?

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Publié le

14 décembre 2020

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Le blasphème est devenu impossible dans un réel dépossédé de Dieu. Là où le Sacré a été spolié, la caricature n’a plus de fonction dissidente ou révolutionnaire. Elle est en quelque sorte neutralisée par son propre mode d’émergence et se répand par conséquent dans des facilités pornographiques qui n’ont aucun impact réel.
Charlie

Le dessin est intrinsèquement opposé à la peinture pour plusieurs raisons : parce qu’il relève de la ligne claire, parce qu’il ne dépend pas de constructions préliminaires et qu’il n’est pas soumis aux règles de la perspective. Un dessin est le produit direct d’un corps, et sa conception relève de l’intuition, là où la peinture s’élabore par couches, par zones de construction et par lignes de fuite. C’est pourquoi le dessin est profane par essence, là où la peinture est sacrée. Le dessin relève de l’animisme là où la peinture relève du théisme. Le dessin s’inscrit dans l’histoire de l’art, et ce dès ses balbutiements, comme une sorte d’inconscient, de pratique résiduelle et pulsionnelle.

Ainsi, on peut trouver une origine probable de la caricature dans les marginalia, ou « drôleries », qui apparaissent dans les marges des manuscrits à la fin du XVe siècle et mélangent des éléments gothiques et modernes, tout en intégrant des scènes de la vie quotidienne, champêtre, festive, voire érotique. Le marginalia s’est imposé comme un contrepoint nécessaire, empruntant autant à la fatrasie qu’à la tradition ésopique. La caricature devient populaire dès la fin du Moyen Âge – notamment sous forme de gravures sur bois – mais prend son essor à partir de l’imprimerie : facile à copier, facile à diffuser, elle est liée à l’ère de la reproduction. Elle se développe considérablement sous la Réforme, où la contestation des autorités religieuses devient peu à peu institutionnelle.

Lire aussi : Libertés et soumissions

Aujourd’hui, la caricature est brandie en France comme le dernier rempart de l’esprit des Lumières et de notre sacro-sainte liberté d’expression. Il faudrait pouvoir différencier la caricature telle qu’elle s’est pratiquée dans une nation close, d’avant le globalisme et la généralisation des canaux de diffusion ; et la caricature d’aujourd’hui, censée parler à un réel mondialisé.

Dans les années 70, les dessinateurs pouvaient à peu près faire tout ce qu’ils voulaient parce que le dessin relevait encore d’une contre-culture qui dialoguait malgré tout avec le Sacré : des dessinateurs comme Gotlib ou Vuillemin ont repoussé parfois les limites du blasphème et aujourd’hui il serait impensable de publier certaines de leurs œuvres. Pourtant, leur pratique s’inscrivait encore dans une forme de « raison » puisqu’elle était comprise comme un rebond naturel de la tradition et de l’ordre. Le blasphème est inscrit tout entier dans le Sacré, et il est particulièrement prégnant dans un monde qui a séparé la religion de l’espace public, comme une sorte de feedback naturel.

Les dessinateurs de Charlie barbotent dans un entre-soi condescendant, sûrs de leur bon droit et persuadés d’incarner une bien obsolète forme de contrevenance au bon goût

Aujourd’hui dans le sillage de la tuerie de Charlie Hebdo et de l’affaire Paty, on fait semblant de croire que la caricature repose encore sur cette dialectique, ce qui est faux : dans un monde où l’information circule à toute vitesse, où les réseaux sociaux permettent de surenchérir, la caricature a été sortie de son rôle premier d’inconscient libérateur, elle devient au contraire un nouvel instrument de conformité, un contrepoint paralysé et paralysant. Les ventes de Charlie Hebdo avant l’attentat tragique étaient d’ailleurs en chute libre, et encore aujourd’hui l’hebdomadaire peine à trouver son public. Sans doute parce qu’il ne parle plus au peuple, mais seulement à lui-même : les dessinateurs de Charlie barbotent dans un entre-soi condescendant, sûrs de leur bon droit et persuadés d’incarner une bien obsolète forme de contrevenance au bon goût.

Pour exemple, chez Charlie Hebdo on s’attache encore à dessiner les riches comme des obèses à haut-de-forme et les pauvres en figures faméliques. Ils devraient peut-être descendre une fois dans la rue pour constater que cette socio-morphologie est exactement inverse depuis au moins une bonne soixantaine d’années… Pour caricaturer, il faut s’opposer à quelque chose, et la plupart du temps Charlie ne s’oppose pas à grand-chose si ce n’est à son propre fantasme issu d’une idée vieillissante du monde. Doit-on vraiment risquer la vie de nos ressortissants français parce qu’un dessinateur confit d’arrogance se prend pour un héros de guerre en dessinant des prophètes à poil ? On peut légitimement se poser la question.

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