Vous commencez par une généalogie de l’atlantisme à la française : vous utilisez l’expression étonnante de « pères fondateurs de l’ultratlantisme ». De qui s’agit-il ?
« Les pères fondateurs » est une expression typique du patriotisme biblique américain. Par mimétisme, les dirigeants européens l’ont reprise pour réenchanter « le narratif » de la construction européenne. Quant à l’ultratlantisme, c’est ce désir chez beaucoup d’Européens de transposer leurs idéaux en Amérique et de conjurer leurs citoyens de rester fidèles aux promesses d’une société nouvelle, plus libre, plus heureuse, plus pure. Ce sont des Européens qui se veulent plus américains que les Américains eux-mêmes, ce qui a été particulièrement saillant pendant ces quatre années de trumpisme.
Nous avons pensé qu’ajouter le préfixe « ultra » pouvait aussi souligner l’aspect extrême de leur position. Quant au choix des personnalités, il y a des incontournables comme La Fayette et Jean Monnet et d’autres plus inattendus et moins importants parmi l’immense cortège des Français fascinés par la société américaine. Au centre de l’échiquier politique, où se trouvent la plupart de ces acteurs, on milite dans un premier temps pour une alliance franco-américaine et puis, avec le temps, en faveur d’un gouvernement mondial inspiré du système libéral américain.
Comment expliquez-vous cette histoire française faite de fascination et de répulsion pour l’Amérique ?
Il faut comprendre que les révolutions française et américaine, bien que distinctes, sont inséparables. L’une est une guerre d’indépendance (une colonie qui s’émancipe de l’Europe et part de rien) quand l’autre est un changement de régime au sein d’une nation millénaire. Mais l’une n’aurait pas pu avoir lieu sans l’autre, de sorte que la révolution américaine fait partie de notre histoire. Sans La Fayette, Rochambeau et l’amiral de Grasse, les États-Unis n’auraient pu naître. De même, sans La Fayette, Franklin, Jefferson et cette aventure militaro- financière insensée (la France ne gagne presque rien avec sa guerre américaine, elle cherche surtout une revanche de la guerre de Sept ans) la banqueroute et la Révolution française n’auraient probablement pas eu lieu.
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La fascination vient sans doute de cette histoire commune très forte et du traumatisme du XXe siècle. Pour la répulsion, il faut se souvenir que cette idylle franco-américaine n’a pas duré. La société américaine est religieuse, elle ne comprend pas la laïcité à la française. Ensuite les intérêts géopolitiques divergent aux Antilles, au Mexique et en Europe au XIXe siècle. Au XXe, une majorité de pays européens préfèrent se soumettre à la puissance américaine plutôt que de se livrer à un périlleux exercice d’équilibre géopolitique, ce qui suscite en retour quelques aigreurs parmi les nations les plus anciennes et les plus puissantes du continent, comme la France.
Vous insistez dans votre ouvrage sur une nouvelle forme d’américanisation provenant de l’ultratlantisme « communautariste et racialiste » ? Par quel biais ces idées – parfois paradoxalement venues de la « french theory » – s’imposent-elles en France : le soft power culturel, le financement d’associations dans l’hexagone, les liens avec des partis politiques européens ?
La relation transatlantique est faite d’allers- retours surprenants et souvent désolants. L’université américaine a en effet digéré les principes de la déconstruction chers aux philosophes français de l’après-guerre. Et elle y ajoute une couche de communautarisme très anglo-saxonne, ce qui donne l’intersectionnalité. Cette gauche post-marxiste abandonne en grande partie le combat social pour se concentrer sur l’agrégation des luttes religieuses, raciales et sexuelles issues des traumatismes de l’histoire américaine (esclavage, ségrégation, puritanisme, etc.). Les « blacks studies » arrivent en France avec un parfum syncrétique décolonial assez curieux.
La France et les États-Unis sont deux puissances universalistes qui s’érigent en modèle pour l’humanité même si aujourd’hui seuls les États-Unis sont encore capables d’assumer cette posture avec une certaine crédibilité
On peut parler d’un combat culturel réussi à travers le monde universitaire, culturel, associatif et politique. Il y a quelques semaines Houria Bouteldja, l’égérie du Parti des indigènes de la République, s’est autorisée un moment d’autosatisfaction, mesurant le chemin parcouru en près de 20 ans. Dans sa logique, l’immigration africaine et nord-africaine a changé la démographie française, la culture américaine s’est imposée en Europe. Il en résulte une société afro-européenne qui remplace, comme aux États-Unis, une civilisation occidentale honnie, réduite au racisme et donc aux poubelles de l’histoire.
La victoire de Joe Biden et Kamala Harris va-t-elle renforcer ce mouvement ? Au fond, allons-nous assister au retour de l’Amérique donneuse de leçons ?
Une Amérique qui ne donne pas de leçons ne serait pas vraiment l’Amérique ! La France et les États-Unis sont deux puissances universalistes qui s’érigent en modèle pour l’humanité même si aujourd’hui seuls les États-Unis sont encore capables d’assumer cette posture avec une certaine crédibilité. La France ne fait plus que se placer dans ce sillage américain. Le modèle français a disparu, d’ailleurs Emmanuel Macron l’a si bien compris qu’il s’exprime systématiquement en anglais à l’étranger.
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Quel sera l’héritage de Donald Trump ? Y a-t-il encore une place pour le trumpisme chez l’Oncle Sam ?
Trump n’est pas un ovni dans l’histoire américaine. Il vient de cette tradition jacksonienne, populiste et nationaliste. La droite conservatrice américaine l’a soutenu en dépit de ses failles mentales évidentes, parce que Trump a su parler au peuple américain. Mais ce type de personnalité hors-norme est assez rare, la droite américaine va devoir se reconstruire autour d’une autre figure. Il serait stupide que la droite française copie ce modèle qui ne correspond en rien à notre culture européenne, nettement plus policée.
Obama puis Trump ont pris conscience de la force chinoise qui pourrait prendre la thalassocratie américaine au « piège de Thucydide » comme l’a nommé le polémologue Graham T. Allison. Un conflit militaire pourrait-il succéder à cette guerre commerciale que se livrent les deux empires ?
L’Europe n’a pas intérêt à s’aligner dans ce conflit américain contre la Chine, ce qu’elle a néanmoins fait pendant quatre ans et malgré sa répugnance pour Trump. Avec Biden, l’Europe va assumer sa fidélité à Washington sans remords, voire avec fierté. Mais Biden, s’il n’est certes pas un faucon, défendra comme ses prédécesseurs les intérêts des États-Unis, avec ou sans nous. Et de préférence avec l’arme économique et monétaire. Je doute que Xi Xinping et ses successeurs soient assez fous pour s’attaquer militairement aux États-Unis. Et ce n’est pas dans la mentalité de la démocratie américaine que de déclencher une très coûteuse guerre mondiale sans avoir été agressée sévèrement au préalable. Ils ont vaincu l’URSS sans combattre frontalement. En réalité, les deux nations savent que pour dominer le monde, il faut dominer économiquement. À commencer par l’Europe.

Éditions du Cerf, 208 p., 18€





