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L’Inconomiste – Le lent retour du politique sur le pouvoir économique

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12 février 2021

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La libéralisation financière décidée à partir des années 70 a provoqué une extraordinaire expansion de monnaie, transformant en profondeur l’économie et la réalité du pouvoir. Mais des signes annonçant un retour du politique commencent à apparaître. Le temps de l’argent est compté.
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Septembre 2016, dans un luxueux hôtel parisien. La Bank New York Mellon, un des plus gros établissements financiers américains, tient réunion pour capter de nouveaux clients en France. L’ambiance n’est pas au beau fixe. En effet, un vent nouveau commence à souffler dans la sphère politique occidentale : en juin, les Britanniques se sont prononcés par référendum pour une sortie de l’Union européenne, et aux États- Unis, le Parti républicain a désigné un candidat affiché comme protectionniste pour l’élection présidentielle qui doit avoir lieu en novembre. « La question est de savoir si la libre-circulation des marchandises, des capitaux, des personnes, va continuer ou pas. Cela pourrait s’arrêter, si ce n’est pas déjà le cas », se désole l’un des gérants au micro.

Aucune mesure concrète n’a encore été prise que la démondialisation apparaît sur toutes les lèvres dans le secteur financier à cette époque. « Elle pourrait créer de l’instabilité sur les marchés financiers », s’inquiétait deux mois plus tard le stratégiste de la banque suisse Pictet. L’homme associait une possible déglobalisation à « la montée des extrêmes », qu’il « n’espère pas ». « Une déglobalisation ne peut se faire sans changement de politique économique ». Si, au fond, l’homme ne croyait pas à une telle évolution en raison des intérêts croisés gigantesques qui entrent en jeu, il n’en jugeait pas moins nécessaire d’étudier les ressorts profonds de la montée des populismes pour que l’établissement financier ne se trouve pas pris de court. « Pour moi, ça se résume en trois idées : l’identité, l’appauvrissement économique, le racisme ».

« Ce résultat doit être annulé »

Que faire pour préserver le système financier actuel ? Empêcher la déglobalisation, par exemple. « Il faudra trouver et définir une dynamique commune pour éviter que le référendum britannique ne soit pris comme un précédent. Car très rapidement, on doit s’attendre à de multiples demandes de référendum partout en Europe », écrivait l’ancien économiste en chef de Natixis Asset Management quelques jours après le vote sur le Brexit. « D’une façon ou d’une autre, ce résultat doit être annulé », ira jusqu’à Twitter le premier directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Peter Sutherland. Ce mondialiste convaincu avait également été Commissaire européen à la concurrence, président non-exécutif de la filiale internationale de la banque Goldman Sachs ou encore… représentant spécial pour les migrations auprès du secrétaire général de l’ONU.

L’ancien gouverneur de la Banque centrale d’Angleterre, Mervyn King (2003-2013), affirmait avoir vu durant sa carrière « la création de pouvoirs financiers extraordinaires qui défient la réalité et le bon sens »

Loin d’être exhaustives, ces réactions montrent l’état d’esprit d’une partie de l’élite économique actuelle. Elles révèlent surtout le poids pris par l’industrie financière depuis qu’ont été lancées des politiques dites de libéralisation entre les années 70 et 90. En un laps de temps assez court, l’argent a été complètement « libéré ». Il y eut d’abord la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, un système qui limitait jusque-là le rythme de création de la principale devise mondiale. En parallèle, en Occident, le privilège de création monétaire fut transféré au système bancaire privé. Enfin, les règles limitant le crédit furent progressivement supprimées. Les chiffres de la Banque centrale américaine, la Fed (un organisme privé contrôlé par ses banques actionnaires qui émet la devise légale des États- Unis) sont éloquents. En 1975, son bilan s’établissait environ à 100 milliards de dollars ; il est aujourd’hui de 7 000 milliards !

Cet argent prêté aux établissements financiers est lui-même utilisé comme base pour d’autres opérations de crédit, ce qui fait gonfler avec une rapidité inédite la masse totale de dollars utilisée à travers le monde. Au niveau de la zone euro, l’évolution n’est pas moins impressionnante. À la création de la monnaie unique, en 1999, les opérations directes et indirectes de financement effectuées par le BCE représentaient un encours de 700 milliards. Début 2020, avant la crise du virus, elles avaient grimpé à 4 500 milliards d’euros, puis elles ont bondi de 55 % en un semestre. La masse monétaire M3, qui fournit une vision partielle du nombre d’euros créé par le système bancaire européen, est passée de 4 000 milliards à plus de 14 000 milliards en vingt ans.

« La création de pouvoirs financiers extraordinaires »

Où est passé tout cet argent ? Dans le financement des États, pour commencer. Une partie de la nouvelle monnaie a été dirigée vers la dette publique : celle-ci atteint aujourd’hui des niveaux inédits dans les pays développés. En France, elle est passée de 1 300 milliards d’euros en 2008 à 2 300 milliards d’euros en 2018, et elle devrait monter à 2 800 milliards en 2021. Pour garantir cette dette, les États ont renforcé leur pouvoir de contrôle fiscal et ont augmenté les impôts.

D’autre part, cette nouvelle monnaie a été orientée dans le secteur privé, auprès des personnes ou des entités pouvant gager des actifs, au premier rang desquelles les multinationales. En quelques décennies, de gigantesques conglomérats ont été constitués à force de rachats de concurrents, grâce à l’emprunt. Les opérations de fusion et acquisition établissent régulièrement des records annuels depuis les années 90. En 2017, 2018 et 2019, elles avaient atteint à travers le monde un plus haut historique, à près de 3 800 milliards de dollars. En 2020, malgré la crise du covid, ces opérations étaient encore évaluées à 3 000 milliards de dollars.

Lire aussi : L’Inconomiste : Les monnaies locales complémentaires, vers l’économie de demain

Cette libération des capacités de financement a provoqué une très forte concentration du capital, et transformé en profondeur l’économie comme la réalité du pouvoir. Dans un livre au titre évocateur paru en 2016 (The End of alchemy), l’ancien gouverneur de la Banque centrale d’Angleterre, Mervyn King (2003-2013), affirmait avoir vu durant sa carrière « la création de pouvoirs financiers extraordinaires qui défient la réalité et le bon sens ». Des pouvoirs gigantesques par leur taille, mais aussi par leur extension territoriale. En effet, dans les années 70, les réformes poussées par les États-Unis et par les bénéficiaires des financements en dollar ont conduit à supprimer progressivement les contrôles de capitaux qui constituaient jusqu’alors la norme dans les pays développés. Petit à petit, les gouvernements occidentaux ont abandonné tout contrôle sur les flux d’argent entrant et sortant de leurs pays. Une réalité nouvelle a vu le jour : celle de fonds spéculatifs géants et de conglomérats commerciaux ayant une visée mondiale et délocalisant rapidement d’énormes masses de capitaux pour maximiser leurs revenus ou s’ouvrir de nouveaux marchés.

Tout le monde a besoin d’argent

« La dérégulation des années 80 n’a pas été la suppression des règles, mais l’avènement de celles des marchés financiers », résume le chercheur Philippe Laurier, auteur d’un livre très fouillé, La Monnaie dans tous ses états. Et il est difficile de s’en affranchir quand on a besoin d’argent. Les règles du jeu ont changé, et la sphère économique dicte de plus en plus la politique à suivre. Par exemple, en 2018, lors d’élections législatives en Italie, la population plébiscitait deux mouvements dits populistes, la Ligue du Nord et le Mouvement 5 Étoiles. Cet événement décidait plusieurs fonds d’investissement à vendre les obligations d’État qu’ils détenaient en portefeuille, provoquant une remontée des taux d’intérêt transalpins.

Le Commissaire européen au Budget, l’Allemand Günther Oettinger lança alors à un journaliste : « Les marchés vont apprendre aux Italiens à bien voter ! » Quelques semaines plus tard, alors que les deux partis vainqueurs essayaient de former un gouvernement, ils voyaient leur première proposition être bloquée par le président de la République italienne Sergio Mattarella, un phénomène rarissime. Obligé de s’expliquer, ce dernier assura n’avoir pas obtenu de garanties suffisantes pour s’assurer de « l’appartenance du pays à la zone euro ». De tels vetos pourraient se multiplier à l’avenir : en effet, selon plusieurs sources, Sergio Mattarella devrait, dans deux ans, être remplacé à son poste par Mario Draghi, l’ancien président de la BCE (2012-2020) et ex-vice-président pour l’Europe de la banque Goldman Sachs (2002-2005).

« L’Italie n’est pas un pays libre, c’est un pays occupé financièrement, pas militairement, par les Allemands, par les Français et par les bureaucrates de Bruxelles »

Matteo Salvini

La suite ? Elle pourrait s’apparenter à un renforcement du système en place (voir encadré). Ou pas… Douze ans après la grande crise financière, qui avait vu des montagnes de titres de dette perdre toute valeur, et le système bancaire être virtuellement nationalisé avec l’argent des contribuables, la donne monétaire contemporaine commence à être comprise, et contestée.

En 2018, un homme politique aussi important que Matteo Salvini, chef du principal parti d’opposition transalpin et futur ministre de l’Intérieur, avait pu tweeter dans un coup de colère que « l’Italie n’est pas un pays libre, c’est un pays occupé financièrement, pas militairement, par les Allemands, par les Français et par les bureaucrates de Bruxelles ». Le Brexit l’a prouvé : les considérations économiques immédiates n’entrent plus seules en compte dans les choix politiques, et ce en dépit des prévisions souvent catastrophistes lancées par les opposants à la déglobalisation.

Le lent retour du politique

En Islande, où un contrôle des capitaux internationaux avait été mis en place après la crise financière de 2008, le gouvernement conservateur préparait il y a six ans un plan pour redonner à sa seule banque centrale le pouvoir de créer la devise nationale (le projet fut remisé après la démission du Premier ministre en 2016). En Suisse, en juin 2018, un référendum d’initiative populaire lancé par l’Association pour la modernisation monétaire invitait la population à retirer le pouvoir de création monétaire aux quelques conglomérats bancaires du pays pour ne le laisser qu’à la seule banque centrale. Le but ? Rétablir une « économie de marché sans privilèges », et indirectement responsabiliser les maîtres de la monnaie. Sans surprise, l’initiative a été assez largement rejetée après un débat tronqué, mais c’est la première fois que cette thématique a atteint le stade d’un référendum national.

Lire aussi : L’Inconomiste : La France électroniquée

Pour trouver les effets les plus impressionnants du retour du politique, il faut se tourner vers les États-Unis. Sous la houlette du Parti républicain, le pouvoir américain n’a pas hésité à dénoncer de grands traités dits de libre-échange et à engager une guerre commerciale avec la Chine afin de relocaliser une partie de la production dans le pays. Fait moins connu, mais peut-être plus significatif, Donald Trump s’est assuré durant sa présidence de la loyauté de la Fed, en poussant vers la sortie les trois responsables les plus importants de la banque centrale en raison de leurs liens étroits avec le Parti démocrate et les desseins mondialistes (Janet Yellen, Stanley Fisher, William Dudley). S’il n’a pas remis en cause l’expansion monétaire pendant son mandat, poussant au contraire pour des facilités de crédit, il a néanmoins surpris Wall Street en novembre dernier, en tentant de nommer au conseil des gouverneurs de la Fed une partisane revendiquée de l’étalon-or, Judy Shelton.

En quelques années, dans la sphère conservatrice, une idée nouvelle a fait son chemin. Elle se résume en une phrase : le politique ne peut plus s’affranchir de s’occuper d’une force aussi basique que majeure – l’argent.

Ces projets de l’establishment pour agrandir la pyramide de dette

La crise du covid l’a prouvé : la planche à billets et la concentration financière ne sont peut-être pas terminées. Profitant d’un vide politique dans l’opposition, Emmanuel Macron et les fédéralistes européens ont obtenu l’an dernier un accord historique pour que la Commission européenne puisse lever de l’argent en émettant ses propres obligations, comme peut le faire n’importe quel État constitué. Cette dette européenne est souhaitée de longue date par l’oligopole financier. Le stratégiste de Pictet cité plus haut affirmait déjà au début de la précédente décennie : « La dette fédérale américaine est de 15!000 milliards de dollars. En Europe elle est à 0, ça laisse rêveur ». En outre, la présidente de la BCE, qui fait pression de tout son poids pour achever la construction européenne, s’est verbalement portée garante des futurs besoins de la Commission. Et ceux-ci sont immenses : le plan de transition énergétique promu par Bruxelles, ou le revenu universel proposé par les organisateurs du Forum de Davos, nécessiteraient des quantités considérables de nouvelle monnaie.

Emmanuel Macron et les fédéralistes européens ont obtenu l’an dernier un accord historique pour que la Commission européenne puisse lever de l’argent en émettant ses propres obligations, comme peut le faire n’importe quel État constitué

Par ailleurs, de nouvelles capacités de financement pourraient provenir d’un autre institut d’émission monétaire. En effet, une partie de l’élite financière milite pour une utilisation massive de la monnaie du Fonds monétaire international, le DTS. L’entrée du yuan chinois, fin 2015, dans le panier servant à calculer le cours du DTS vis-à-vis des autres devises est un signal fort destiné à crédibiliser la monnaie du FMI et à en élargir le spectre au niveau mondial. Contrairement à une idée reçue, cette dernière n’est adossée à aucun actif ; elle est simplement créée par le FMI et distribuée aux pays-membres quand ils font une demande de prêts. « Si les gouvernements souhaitent dépenser plus, mais que le pouvoir législatif ne les y autorise pas, le FMI peut fournir des DTS et les gouvernements peuvent les dépenser sans attendre que leur propre pouvoir législatif prenne des mesures. Le FMI agit comme la Banque centrale mondiale et rien ne peut l’arrêter », souffle l’analyste financier américain Jim Rickards. Si l’utilisation massive du DTS est recherchée par les partisans d’une gouvernance mondiale, et soutenue par des puissances comme la Chine qui y voient un moyen potentiel de se débarrasser du dollar dans leurs transactions extérieures, elle est pour l’instant freinée par les États-Unis, le plus gros membre de l’organisation.

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