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Traité de la vie élégante : « C’est très français ! »

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Publié le

3 mai 2021

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S’il est très français de dire « c’est très français », cette formule possède un sens bien particulier qui mérite que l’on s’y intéresse de plus près.

Dans le salon brillamment illuminé, l’aiguille de l’horloge était d’accord avec celle des montres des convives pour se rapprocher dangereusement de l’heure fatidique.

 – Quand je pense qu’on est en plein couvre-feu, qu’il est presque minuit et qu’on reste encore assis là à bavarder, comme on faisait avant…

Chantal de S., en dépit de la quantité phénoménale de macarons qu’elle était parvenue à ingérer depuis la fin du dîner, supportait mal les digestifs et autres alcools forts. Son mari, Lucien, lança un regard désolé à son vieux copain E., et à leur hôte, Jean-Philippe.

– Eh bien on dira ce qu’on voudra, mais ça, c’est très français ! poursuivit la moraliste pompette. C’est très français de violer la loi en se réclamant de l’ordre, et de récriminer contre les atteintes aux libertés tout en se plaignant de l’absence d’autorité !

Être « très français », c’est être fier de l’être, et amoureux de la France jusqu’à en mourir

 – Ma pauvre Chantal, répliqua aussitôt Mathilde en fixant les reflets mordorés de son verre de Chartreuse, je pense surtout que c’est très français de dire « c’est très français » – dans le but de dire du mal de ses compatriotes, passés, présents et futurs… Vu la manière dont vous l’utilisez, cette formule, qui vise chacun d’entre nous, devient un instrument d’auto-dépréciation masochiste, de culpabilisation collective, l’accessoire indispensable du petit collabo du « décolonialisme » contemporain !

 – Mesdames, Mesdames ! s’interposa E., dissimulant derrière un front soucieux une forte envie de rire aux éclats. Allons, vous n’allez tout de même pas vous battre pour une formule ?

– Surtout aussi délicieusement française ! approuva Jean-Philippe, en hôte de choix.

– À ce propos, j’ai lu le mois dernier un papier de L’Incorrect où j’ai appris que sa première utilisation attestée remontait à la Monarchie de juillet – dans un roman de Marie Nodier, la fille de Charles, paru en feuilleton dans un journal fouriériste. À un personnage qui déclare qu’il n’a jamais su en vouloir à une femme, surtout quand elle est jolie, un autre répond en s’exclamant que « c’est très français, très chevalier…

– Très macho, oui, ça ne m’étonne pas, mon cher E., que vous ayez lu ça dans L’Incorrect ! bougonna Chantal, qui n’avait jamais été assez jolie pour que les messieurs ne lui en veuillent pas.

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 – En fait, j’y réfléchissais en lisant ce papier, cette expression est intéressante en ce qu’elle nous dit de quelle manière les Français (car eux seuls sont légitimement autorisés à l’employer) se voient, comment ils conçoivent leur propre identité, ce qui les définit, ce qui les caractérise, ce qui les distingue, qui n’a d’ailleurs rien à voir avec le passeport.

 – Oui, les marques de la francité, comme aurait dit Senghor… Ce qui suppose que l’on pourrait posséder juridiquement la nationalité française mais être fort peu français ? Et vice versa, ne pas l’avoir (la nationalité) tout en l’étant (très français) ?

– Vous ne contesterez point, chère Mathilde, que Bayard, d’Artagnan, Chateaubriand ou Roger Nimier auraient été « très français » même s’ils étaient nés suisses, belges ou sénégalais ? Au risque de faire grogner Chantal, je reviens à l’article de L’Incorrect qui signalait, après sa date d’apparition, la diversité des usages de la formule. Celle-ci fut utilisée pour évoquer en particulier les relations avec les femmes, légèreté, galanterie, attitude chevaleresque, déférence parfois teintée de gauloiserie, mais refus absolu de la violence, de la lourdeur et la vulgarité. Chantal, je vous vois venir, vous allez me dire que les Français sont bien vaniteux… Mais la formule n’a pas aucune prétention sociologique, elle ne dit pas que les Français ont ces qualités, simplement, que ceux qui en manquent ne se comportent pas de manière « très française ». Les relations avec les femmes, donc, mais aussi avec les étrangers (le Français est assez sûr de son identité pour savoir être hospitalier, ouvert et curieux), avec les autres (jovial et poli, « sans rien en lui qui pèse ou qui pose », l’antithèse du prussien Otto croqué par Elizabeth von Arnim), et avec lui-même. Et c’est là que l’on retrouve la contradiction pointée par Chantal tout à l’heure : être « très français », c’est être fier de l’être, et amoureux de la France jusqu’à en mourir, mais tout en conservant une certaine distance critique et en mêlant à cette passion une pincée d’ironie par souci de… de n’être pas dupe de soi-même.

 – Bref, conclut Mathilde en attrapant la bouteille de Chartreuse, de pouvoir continuer à se moquer de ce qui est très français.

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