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Le monarque des enfants-rois

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Publié le

5 mai 2021

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Les boomers, selon ce nouveau terme qui infeste le débat public, ne sont certes pas nés d’hier. Ils ont eu le temps de faire beaucoup de mal depuis des décennies, tout cela culminant avec l’élection de Mitterrand. Retour sur une génération d’ordures.

Avant d’être une anomalie politique qui a contribué à faire entrer la France au forceps dans la post-histoire, Mitterrand est l’homme d’une époque et d’une génération. C’est la fameuse génération des baby-boomers qui a épousé voluptueusement son autoritarisme florentin maquillé en socialisme. Entre le Sphinx élyséen et les enfants des yéyés, biberonnés aux Trente Glorieuses, c’est presque une histoire incestueuse, l’un et l’autre procédant d’une même réalité « décentrée » : si les boomers sont sortis de l’histoire, Mitterrand est sorti du politique. Ces deux évacuations vont propulser la France dans le multicolore marasme que l’on sait. Retour sur une génération « sacrifiante ».

François Ricard parle de « génération lyrique » en brossant le portrait de cette génération née à la fin des années 50 et qui accède au pouvoir en 1981. Pour l’essayiste québécois, c’est la première génération qui fut conçue non comme une prolongation de la précédente, mais bien comme une sorte de nouveauté totale, une « génération zéro » destinée à faire oublier le monde d’avant. Aujourd’hui on parlerait volontiers de disruption, faute de mieux. Pourtant les baby-boomers ne sont pas exactement nés d’un clivage radical mais plutôt d’un glissement. La modernité des boomers se définit non « comme ce qui se distingue de l’ancien [mais comme ce qui] la poursuit pour elle-même, comme une valeur en soi » (Ricard).

L’issue de la Seconde Guerre mondiale venait d’ouvrir considérablement le champ des possibles : la technique, qui pouvait aussi bien se répandre dans un génocide que pacifier un pays par la stupeur atomique, avait peu à peu tiré à elle les draps du salut

L’HYPER-PRÉSENT DE L’APRÈS-GUERRE

L’ultime vestige de l’ancien monde qui résistait jusque-là aux assauts de la modernité, c’était la place de l’enfant dans un cycle de génération et de morts, un rôle réduit à une simple transitivité : jusqu’alors on procréait pour transmettre un legs, pour fertiliser l’avenir. Cependant l’issue de la Seconde Guerre mondiale venait d’ouvrir considérablement le champ des possibles : la technique, qui pouvait aussi bien se répandre dans un génocide que pacifier un pays par la stupeur atomique, avait peu à peu tiré à elle les draps du salut. Dans cet ultime geste de recouvrement, ce qui restait de l’enfantement n’était plus ni la transmission ni le besoin de prolonger son existence, mais simplement la gratuité de l’acte, la possibilité que son engeance ne soit pas fonctionnelle dans une réalité familiale qui lui est propre, mais spontanément indépendante dans une société désormais coupée de son socle ontologique.

La famille nucléaire était en train de céder sa place à une famille « quantique », où l’enfant devait jouer pleinement son rôle de particule affranchie de la gravité. Il n’était plus chargé en amont par la pesanteur des héritages, ni investi d’une quelconque mission sacrée, mais simplement défini comme un horizon indéterminé. Il se libérait en quelque sorte du cycle des causes et des conséquences, encouragé bientôt par la culture pop, les bandes dessinées et tout un éventail de divertissements conçus pour lui seul : un écrin culturel propre à soutenir et glorifier ce que Ricard nomme son « narcisse multitudinaire », c’est-à-dire une conscience de soi célébrée par un présent pur.

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : l’art de conserver

GÉNÉRATION SPONTANÉE

Avant le boomer, l’enfance se réduisait à une poignée d’années et était souvent vécue comme une humiliation : avec lui elle prend désormais une dimension et une durée inédites, une parenthèse enchantée, dilatée dans le temps, qu’il faut remplir de chansons, de feux de camp, de cérémonies d’intronisation et de rituels néo-panthéistes. À ce titre, on peut noter que tous les héros de bande dessinée devenaient subitement orphelins, ou au moins sans parents directs : Spirou, sans ascendance, Tintin l’éternel adolescent âgé dans une asexualité réconfortante, ou même les fameux neveux de Picsou dont on ne connaîtra jamais ni le père ni la mère, tous ces héros de papier encourageant l’idée d’une génération spontanée qui culmina bientôt avec la culture yéyé et rock – et inventèrent jusqu’à la notion d’adolescent.

La culture urbaine fut la réponse collectiviste et anti-patrimoniale de ces enfants terribles, bientôt montée en épingle par les soviets mitterrandiens de la culture officielle

Ce fut l’époque où les cultures urbaines furent créées, au croisement d’une politique duplice qui entendait bien capitaliser sur cette subite élongation de la durée enfantine, et du réel besoin de faire sécession avec la tradition familiale. La culture urbaine fut la réponse collectiviste et anti-patrimoniale de ces enfants terribles, bientôt montée en épingle par les soviets mitterrandiens de la culture officielle.

LE PRÉSIDENT DE LA CÉLÉBRATION CONTINUE

On peut également y voir l’effet pervers d’une guerre qui a inversé certaines polarités essentielles : l’image du père a été sabordée notamment par son inutilité déclarée dans un conflit qui pouvait très bien se passer de soldats, un conflit essentiellement technique et bureaucratique où les forces vives n’étaient plus désormais que des périphériques. La liberté n’était plus à gagner mais à créer à partir de rien : l’homme achevait sa mue prométhéenne, commencée avec la révolution industrielle, et s’achevait avec cette ultime sécession, l’ère de la célébration continue. C’est sans doute la raison pour laquelle Mitterrand, presque sans le vouloir, se moula parfaitement dans cette nouvelle mouture civilisationnelle : intrigant, bercé par l’illuminisme – celui-là même que Nerval désignait comme le précurseur du socialisme – et conduit non par une vision politique mais par une intuition païenne de la fonction présidentielle, dont on trouve les signes les plus grossiers à travers son ambition architecturale et ses déclarations les plus occultes: « Je me sens en communication avec les forces telluriques de ce qui fut toute l’histoire de la France », dira-t-il.

La génération adoubée par Mitterrand, celle des philosophes sans thèse, celle des homosexuels aux narcisses flamboyants, celle des gourous new-age et des yuppies lucifériens, est une humanité qui n’est plus dans le monde pour gagner sa place, mais pour y rester. Une génération procédant d’une foi en elle-même, qui ne pouvait prendre corps politiquement qu’à travers un mirage.

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