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La Commune de Paris, par-delà les lieux communs

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Publié le

9 juin 2021

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En attaquant lâchement une procession catholique le 29 mai dernier, les antifas ont tristement commémoré une révolution dont ils prétendaient défendre la mémoire. Mais ont-ils la moindre idée de ce que fut la Commune ? Décryptage de quelques lieux communs sur les évènements du printemps 1871.
Commune

Chaque année, le dernier samedi de mai, un cortège bigarré vient se masser au Père-Lachaise. Les drapeaux volent au vent, et sous le ciel de Paris ondulent des nuances de rouge, de noir, de rose, parfois même de vert. Frappées d’acronymes et de logos divers, ces bannières partisanes se pressent autour du Mur des Fédérés. Au milieu des tombes des anciens communeux, les chants résonnent en chœur. Aux pieds des vieilles pierres, gerbes d’œillets rouges et autres couronnes de fleurs s’entassent pêle-mêle. Sur chacune de ces couronnes, les mêmes logos, les mêmes acronymes. Solennellement, chaque syndicat, chaque parti de gauche, chaque édile communiste s’oint du sang versé par les derniers fusillés.

Voilà cent cinquante ans que la gauche rend hommage à la Commune en y inoculant tous ses fantasmes. Cent cinquante ans que les milliers de Parisiens massacrés sur ordre de monsieur Thiers forment le martyrologe des vulgates marxiste et gauchiste. Cent cinquante ans que la gauche prétend trouver dans la Commune ses racines et son acte fondateur. Par inculture ou par malhonnêteté, cette gauche se fourvoie.

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La droite bourgeoise n’est pas en reste dans l’erreur : elle aussi méconnaît la Commune en se contentant de jeter l’opprobre sur ce que la gauche révère. Cette convergente ignorance germe et prospère sur une foultitude de mythes et de clichés.

Lieu commun de gauche et de droite : « La Commune est une révolution marxiste (ou proto-marxiste) »

Voici l’une des plus fumeuses bêtises sans cesse ressassées sur le sujet. À gauche, l’on s’en félicite ; à droite, l’on s’en émeut ! Ce mythe est le pur produit de la propagande bolchévique et d’une partie de l’historiographie marxiste mais qu’importe, il y aura toujours un journaliste de droite pour tomber dans le panneau.

En réalité, sur les 92 élus du scrutin du 26 mars 1871, l’on ne compte guère que deux marxistes convaincus : Léo Frankel et Charles Longuet. Pour le reste, deux pôles idéologiques émergent : l’un est acquis aux idées de Proudhon, l’autre est d’inspiration blanquiste. Ces deux tendances majoritaires de la Commune s’opposeront parfois avec virulence : d’un côté, des anarchistes nourris par les théories mutuellistes et fédéralistes, de l’autre des putschistes centralisateurs, des professionnels du coup d’État dévoués à leur chef charismatique.

Et pourtant, une hostilité commune et tenace oppose ces deux traditions au marxisme. L’aversion réciproque entretenue par Marx et Proudhon est proverbiale ; celle qui oppose blanquistes et marxistes est moins connue. Théoricien du matérialisme historique, Marx prétend que c’est la révolution capitaliste qui, arrivée au terme de son processus, mourra sous le poids de ses propres contradictions : elle sera renversée par la masse des travailleurs ayant forgé leur conscience de classe dans les hauts fourneaux de la grande industrie. En bon carbonaro, Blanqui délaisse cette récupération matérialiste de la dialectique hégélienne, préférant fonder ses projets politiques sur le vitalisme, l’élitisme, la discipline paramilitaire, bref : le coup d’État. Pour Blanqui, l’ordre bourgeois ne peut être renversé que grâce au courage d’une élite révolutionnaire regroupée en armée secrète et toujours prête à l’action. Patriote exalté, admirateur de l’Antiquité gréco-latine, le natif du pays niçois méprise l’esprit germanique qu’incarne Marx.

Patriote exalté, admirateur de l’Antiquité gréco-latine, le natif du pays niçois méprise l’esprit germanique qu’incarne Marx.

Chez bon nombre de disciples de « L’Enfermé » – surnom dû à ses trente-six années d’incarcération, ce mépris sera avivé par la guerre de 1870 jusqu’à se muer en véritable haine qui perdurera bien après l’écrasement de la Commune.

Enfin, à de rares exceptions près – Édouard Vaillant par exemple, peu de communards se convertiront au marxisme dans les dernières décennies du 19e siècle – alors qu’une large part des survivants s’enthousiasmeront, après l’amnistie de 1880, lors de l’essor du général Boulanger.

Pour sa part, Marx juge sévèrement le tribun Blanqui dans Les Luttes de classes en France : « Le prolétariat se regroupe de plus en plus autour du socialisme révolutionnaire, autour du communisme, pour lequel la bourgeoisie elle-même a inventé le nom de Blanqui ». Miguel Abensour note judicieusement qu’en reléguant Blanqui à un rôle d’agitateur mystérieux, Marx peut « opposer à la « légende du spectre » un manifeste du parti ». Plus loin, le même Marx trace un portrait au vitriol des « vieux conspirateurs ». S’agissant de Proudhon, le philosophe allemand consacre un pamphlet entier à la critique du penseur jurassien (Misère de la philosophie), par ailleurs qualifié de socialiste « conservateur et bourgeois » dans le Manifeste du Parti communiste.

Enfin, en ce qui concerne la Commune, Marx tergiverse longuement au cours des évènements, oscillant entre critique sévère et admiration béate. Son entreprise de captation martyrologique de la Semaine sanglante débute en revanche dès le 30 mai, soit le surlendemain du massacre du Père-Lachaise, avec la rédaction de La Guerre civile en France. Sur le plan dogmatique, c’est Engels qui s’occupera de discréditer les thèses blanquistes et proudhoniennes dans l’introduction – rédigée ultérieurement – de ce même ouvrage. En somme, qu’importe si Lénine a vraiment dansé sous la neige le jour où la révolution russe a surpassé la Commune en longévité : les bolchéviques ne sont pas les héritiers des faubouriens de 1871.

Lieu commun de gauche et de droite : « La Commune est de gauche ».

Enfermez-vous dans une bibliothèque. Dépouillez les archives des journaux et des décrets de la Commune. Lisez les œuvres des anciens communards. Lisez les brûlots des anti-communards. Bien malin celui qui trouvera la moindre référence au caractère « gauchisant » des fédérés. Si l’extrême gauche parlementaire de Louis Blanc fustigea la Commune à l’unisson – puis regarda Paris agoniser sans verser une larme, les insurgés ne se réclamaient en revanche aucunement de la « gauche ». Leurs bourreaux, quant à eux, préféraient les qualifier de « rouges » ou de « canaille » – « de la canaille héroïque », toutefois, selon les mots du général Le Flô.

Lire aussi : L’Alvarium perquisitionné : l’État tape sur la droite identitaire

En 1871, nul n’aurait songé placer les Fédérés sur l’axe idéologique de la IIIe République naissante, pour la simple raison qu’ils se situaient en dehors de celui-ci. Aujourd’hui, il serait plus difficile encore pour la gauche – si elle était honnête – de se parer des oripeaux de la Commune : comment une gauche « inclusive » et « bienveillante » pourrait-elle se réclamer d’un mouvement patriotique, militariste et belliqueux ?

Quant au potentiel « intersectionnel » de la Commune, notons simplement la profonde haine des blanquistes à l’encontre d’Auguste Comte et du mythe du progrès, et précisons que lors de la révolte kanak de 1878, tous les anciens communards – à l’exception de Louise Michel – déportés en Nouvelle-Calédonie ont aidé leurs garde-chiourmes à mater la rébellion indigène. Alors, faut-il « cancel » la Commune de Paris au nom de l’anticolonialisme ?

Lieu commun de gauche : « La Commune est une révolution prolétarienne ».

Entendons-nous d’abord sur le sens du mot « prolétaire » – que les journaux communards reprennent volontiers à leur compte, mais non au sens contemporain du terme. Nourrie par sa Weltanschauung marxisante, la gauche voudrait que la Commune soit l’œuvre d’une foule esclave de la grande industrie. Or le Paris de 1871 n’est pas une ville industrielle. Les « ouvriers » qui forment le gros des troupes de la Garde nationale sont des artisans héritiers du vieux modèle corporatiste. Les élus, quant à eux, sont également issus de ce monde de l’artisanat (notamment des typographes, l’élite ouvrière de l’époque) mais également de professions intellectuelles : professeurs, juristes, journalistes.

La Commune n’est pas le commencement d’un socialisme nouveau, centré autour de la mine et de l’usine, mais bien plutôt le chant du cygne d’une anthropologie française.

La Commune n’est pas le commencement d’un socialisme nouveau, centré autour de la mine et de l’usine, mais bien plutôt le chant du cygne d’une anthropologie française. Péguy écrivait dans L’Argent qu’il y avait eu en France « un peuple que l’on ne reverra jamais » : un peuple orgueilleux de son labeur, qui allait à l’ouvrage en chantant et accomplissait consciencieusement sa besogne. Ce peuple, c’était tout à la fois la paysannerie du XIXe siècle et la plèbe faubourienne qu’aimait tant Péguy.

Le 23 mai, à l’aube de la répression, le proudhonien Pierre Denis entame ainsi son dernier article pour Le Cri du Peuple : « Consummatum est ! Consummatum est, c’est-à-dire, pour ceux qui ne savent pas le latin : Le crime est perpétré, la Passion est achevée, la victime est expirée, le prix de la trahison est gagné, la honte est bue. Il n’y a plus qu’à s’essuyer les lèvres. Consummatum est, c’est-à-dire : C’est fini ! » Or dans l’horrible fracas de la Semaine sanglante, un peuple jaloux de sa tradition manufacturière est mort ; mais il est mort sans nul espoir de résurrection. Les quelques rescapés exilés à Londres, à Bâle ou à Bruxelles firent profiter leurs terres d’accueil d’un savoir-faire dont elles étaient jusqu’alors dépourvues. La France, quant à elle, pouvait enfin se livrer toute entière à l’avènement des machines et du travail à la chaîne.

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