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Jean-Yves Camus : « C’est la droite gaulliste qui a une histoire forte avec la Russie »

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Publié le

15 mars 2022

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La guerre en Ukraine aurait-elle révélé les complaisances de la droite à l’égard de Vladimir Poutine ? Politologue spécialiste de la droite française, Jean-Yves Camus analyse la séquence politique et dissèque la teneur de ses rapports avec la Russie.
Poutine

Quel regard portez-vous sur les prises de position des candidats de la droite française à propos de la guerre en Ukraine ?

Marine Le Pen a été la plus rapide à exprimer une position en contre-pied de la précédente. Elle a été la plus rapide à la fois sur le fait de nommer l’agresseur et sur la question des réfugiés. Éric Zemmour a trop tardé, et il a réagi davantage comme l’essayiste qu’il est que comme le candidat qu’il est devenu. Quoiqu’on puisse dire sur l’histoire commune de la France et de la Russie, malgré tous les arguments qu’on peut faire valoir sur l’extension infinie de l’OTAN ou de l’Union européenne, on attend d’un président de la République qu’il ait une position ferme et tranchée. Il a laissé un certain nombre de plumes dans cette affaire.

Mais plus loin, il y a une méprise générale dans les commentaires sur le segment de la droite française qui a toujours eu une histoire forte avec la Russie : ce n’est ni le Rassemblement national ni Reconquête, mais bien la droite gaulliste. Quand on regarde l’histoire depuis 1945, c’est le général de Gaulle qui a été le premier à construire une relation avec l’URSS, dans sa volonté d’indépendance. Après la chute de l’URSS, ce sont l’UMP et les Républicains qui, sans être des soutiens de Vladimir Poutine, étaient à l’écoute de la Russie. Rappelons que Poutine n’a reçu Marine Le Pen que lorsqu’il était clair que François Fillon était hors-jeu. Certes, le tournant pris par Nicolas Sarkozy avec la réintégration de la France dans le commandement militaire intégré de l’OTAN a déplu à Poutine, qui y a vu une dérive atlantiste. Mais pour le reste, Poutine avait-il à se plaindre de François Fillon ou de Dominique de Villepin ? Assurément non. Et pas davantage de beaucoup de grands maires qui ont des communautés russes sur leur territoire et entretiennent des liens d’amitié avec des métropoles russes.

Lire aussi : Guerre en Ukraine : le « doux commerce » n’achète pas la paix

Diriez-vous qu’il y a eu une « complaisance » de la droite vis-à-vis de Poutine ?

Est-ce une complaisance ? Honnêtement, je ne pensais pas que Poutine se lancerait dans cette attaque contre l’Ukraine, je pensais qu’il ferait rentrer ses troupes avec une certaine profondeur sur le territoire ukrainien pour établir un rapport de force, mais je n’imaginais pas que le conflit prenne l’allure d’une tentative de conquête totale dont certains pensent même qu’elle pourrait s’étendre à la totalité du glacis de l’ancienne URSS. S’agit-il d’une complaisance ou non ? Disons que ce que l’on n’a pas vu, et ça ne vaut pas que pour la droite, c’est la démesure, l’hybris de Poutine. Que Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, veuille faire respecter son pays, c’est une chose. Mais là, il y a clairement un agresseur et un agressé. Qui pouvait cependant prévoir que les choses prendraient cette tournure-là ? Aller rencontrer Poutine n’était pas de la complaisance. Je me range derrière l’analyse de Jean-François Colissimo, qui expliquait il y a quelques jours que cette guerre était pour Poutine le grand saut dans l’inconnu. Par définition, bien malin qui peut prévoir à quel moment un individu fait ce grand saut.

Convergence géostratégique, pôle conservateur face au multiculturalisme, fascination pour l’autorité : qu’est-ce qui au fond intéresse la droite française dans la Russie ?

Au départ, c’est que la France du général de Gaulle se présente comme un pays indépendant qui doit tenir une position d’équilibre entre les deux blocs dans le cadre de la Guerre froide. Dans la période récente, il y a d’abord le fait que la droite française toute tendance confondue a pensé de manière réaliste qu’on ne peut regarder le monde sans la Russie, qu’il est hasardeux d’imaginer avoir une politique étrangère sans tenir compte de cet immense pays-continent. Il y a ensuite l’aspect économique des choses qui n’échappe à personne. Aussi, pour certains, la Russie incarne à la fois un exemple de pouvoir vertical, et une sorte de conservatoire des valeurs civilisationnelles que l’Europe occidentale aurait perdues : la famille traditionnelle, le patriotisme, la réconciliation du pouvoir et de la religion (en l’occurrence orthodoxe, incarnée par le patriarcat de Moscou). Il ne faut pas non plus négliger un élément tout simple : la profondeur historique de la relation franco-russe.

Marine Le Pen a une capacité à faire le culbuto assez étonnante, ce qu’Éric Zemmour n’a pas parce que ses écrits le suivent, et parce qu’il a réagi en essayiste

Justement, au temps long, quelle place la Russie occupe-t-elle dans l’imaginaire de droite ? Y incarne-t-elle quelque chose de singulier ?

La Russie incarne ce grand empire dont on ne connaissait pas grand-chose et dont le Tsar Pierre le Grand est venu à Paris en ambassade, dont on a commémoré le 300e anniversaire il y a peu. C’est un souverain puissant qui part faire le tour d’Europe et qui s’arrête à la cour de France,  prenant  en considération la puissance qu’elle représentait à l’époque. Ensuite, des relations très étroites se sont développées : qu’on se souvienne du rôle que jouait la langue française dans toutes les couches supérieures de la population russe. Pendant l’émigration, beaucoup de familles qui fuyaient la Révolution se sont établies sur des terres qui étaient à l’époque russes. À propos de l’accueil puis du séjour de Louis XVIII à Mittau et à Varsovie, qui était alors russe, l’attitude du Tsar est assez changeante, et pas empreinte d’une si grande chaleur que cela. Il l’accueillait, mais il s’en méfiait.

Je ne vous refais la suite car il y aurait beaucoup à raconter. À ceux qui par exemple s’intéressent en ce moment au sort d’Odessa, il y a en haut des fameux escaliers Potemkine une statue du gouverneur qui a fait Odessa sur le plan urbanistique et économique : le duc de Richelieu, qui une fois revenu en France sera le Premier ministre de la Restauration. Et l’on pourrait continuer avec l’alliance franco-russe de la fin du XIXe siècle, sur les deux Guerres mondiales, etc. C’est un immense pays avec lequel nous avons des liens historiques très profonds.

Lire aussi : Ukraine : de la question des réfugiés et des migrants

Quel effet la guerre en Ukraine peut-elle avoir sur la droite française actuelle ?

Ça n’a pas l’air d’amener de bouleversement pour Valérie Pécresse parce que sa faiblesse dans les sondages est antérieure à l’affaire ukrainienne. Éric Zemmour paye le tribut le plus lourd. Marine Le Pen a choisi dès le départ de focaliser sa campagne sur d’autres sujets. Sur ce dossier, elle a fait montre dans sa première déclaration d’une capacité assez incroyable à changer de pied, ce qu’elle avait déjà montré sur d’autres sujets cruciaux tels l’euro ou la double-nationalité. Elle a une capacité à faire le culbuto assez étonnante, ce qu’Éric Zemmour n’a pas parce que ses écrits le suivent, et parce qu’il a réagi en essayiste.

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