Quand on écoute France Inter, comme c’est le cas de l’auteur de ces lignes, afin d’être tenu au courant des balises de la pensée autorisée et se trouver en mesure, donc, de distinguer parmi ses propos ceux qui relèvent du « dérapage », soit du blasphème, et de pouvoir ainsi blasphémer, mais en conscience, il paraît évident que les dogmes du wokisme sont devenus l’arrière-fond moral implicite de l’époque, du moins sur la scène médiatique et culturelle.
Ce qui eût semblé incongru il y a à peine quelques années : qu’un humain n’a pas vraiment de sexe défini, que chacun est avant tout ce qu’il décrète être, qu’il y aurait un lien entre les oppressions des femmes, des homosexuels, des Noirs et des transsexuels mais aussi des personnes frigides, enfin, « asexuelles », et que cette oppression serait de nature « systémique », si bien qu’il y aurait des oppresseurs et des oppressés structurellement par essence, et quoique l’essentialisation soit par ailleurs proscrite, tandis que nos frères noirs, après avoir été privés de leur singularité ethnique à l’époque de l’ancien antiracisme selon lequel la race n’existait pas, sont désormais des « racisés », et la récupèrent, cette singularité, mais par l’œil coupable de l’oppresseur blanc, comme une illusion produite par la volonté de nuire.
Dès qu’on sort de la seule sphère médiatique officielle, cette omniprésence du discours woke se dilue assez rapidement
Toutes ces idées qui semblent relever d’un marxisme nouvelle manière dont la dialectique de classes se serait reconfigurée en liguant le reste du monde prolétarisé contre le supposé oppresseur blanc, mâle, hétérocisgenre. Comme toutes les idéologies niant l’évidence du péché originel et prônant une refonte intégrale des structures du monde, le wokisme appréhende la culture comme un vecteur de rééducation des masses. Et ça, ça désespère autant les esthètes que les femmes libres. Il fallait donc, en leur nom, enquêter sur l’emprise réelle de cette idéologie dans la création contemporaine.
Des wokes et des lettres
Pourtant, dès qu’on sort de la seule sphère médiatique officielle, cette omniprésence du discours woke se dilue assez rapidement. Si le Seuil, éditeur d’Édouard Louis, avait proposé, pour la rentrée littéraire, une espèce de brigade au garde-à-vous des récriminations intersectionnelles, et qu’il semblait que ces thèmes, en littérature comme au cinéma, dans la chanson ou les séries, devaient désormais monopoliser les formes d’expression, une consultation des chiffres de ventes de livres de l’année offre un aperçu très différent. Ce qui est essentiellement lu, à part les bandes dessinées, c’est Musso, Schmitt, Chattam, Dicker : du divertissement simplet, pas de la daube idéologique. Pas sûr, qu’on doive s’en réjouir, au demeurant.
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Les seuls auteurs « littéraires » qui atteignent de gros tirages, ce sont Houellebecq, Tesson, Giesbert, Ruffin. Bref, essentiellement des vieux mâles blancs avec des sujets de société ou d’aventure, talonnés cette année par Annie Ernaux à cause du Nobel, par Brigitte Giraud à cause du Goncourt et par Virginie Despentes, seule autrice ayant joué la carte woke dans ce peloton de tête, en raison d’une promotion médiatique totalement débridée en fin d’été. Les amis éditeurs que j’appelle pour les besoins de mon enquête me le confirment : de toute façon la « littérature littéraire » ne se vend pas, woke ou non, les gros vendeurs n’ont pas changé et les « lectrices en sensibilité » qui croulent sous les manuscrits aux États-Unis, ne sont employées chez nous que par quelques auteurs masochistes rêvant d’être enfin lus par une trans noire.
Get woke go broke
Par ailleurs, la domination woke sur les plateformes de divertissements américaines a subi cette année, pour la première fois, de sérieux revers. Pierre Valentin, jeune intellectuel de talent qui prépare un livre sur la question chez Gallimard (Comprendre la révolution woke), me rappelle qu’il y a six mois Netflix justifiait ses mauvais résultats par divers arguments sans rapport avec ses orientations idéologiques pour faire finalement passer une lettre interne exposant à ses collaborateurs qu’il allait désormais falloir accepter la diversité politique, autrement dit tolérer le nonwoke, sous peine d’éviction.
Aux États-Unis, l’expression « Get woke, go broke » (« Passe Woke, finis fauché ») exprime bien la contradiction entre l’argent et le puritanisme, ces deux obsessions yankees
Du côté de Disney, après une abolition des privilèges dont bénéficiait l’entreprise en Floride, l’ancien PDG, Bob Chapek, qui voulait faire de sa firme une machine de formatage woke des enfants américains, vient d’être démis de ses fonctions. « Un journaliste américain, Christopher Rufo, avait révélé que l’objectif à cinq ans était d’atteindre 50 % de personnages queer dans les séries produites par la plateforme, une révélation qui avait fait scandale et poussé Disney à faire marche arrière ». Aux États-Unis, l’expression « Get woke, go broke » (« Passe Woke, finis fauché ») exprime bien la contradiction entre l’argent et le puritanisme, ces deux obsessions yankees, le public restant récalcitrant aux réécritures idéologiques trop flagrantes des spectacles, qui oblige les grandes firmes de divertissement à limiter leurs ardeurs wokes. Que deux vices se corrigent l’un l’autre ne fait pas non plus une vertu, mais ces faits prouvent comment l’idéologie woke, si elle excite une certaine élite, agace les foules.
Institutions soviétiques
C’est pourquoi, débarrassée d’injonction de résultat, elle règne sans partage dans les institutions subventionnées. « Dans le monde occidental, dès qu’on met ensemble dix bureaucrates payés par des impôts, on secoue un peu et ça nous sort la théorie du genre deux semaines plus tard », résume Pierre Valentin. Et c’est vrai que si l’idéologie woke peine à s’étendre au sein de la consommation de masse, et souffre face à la réalité économique, elle domine l’opéra de Paris (voir encadré) obligé de programmer des spectacles faciles et conventionnels pour renflouer les caisses après avoir gaspillé ses fonds dans l’idéologie.
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Au lieu de prendre des risques artistiques, les princes des fonctionnaires gâchent tout ce qu’ils peuvent pour faire la guéguerre au bourgeois blanc privilégié qui constitue pourtant l’intégralité de leur public. Notre collaboratrice Sylvie Perez, qui prépare également un livre sur la question woke, parle de « réalisme progressiste » comme on parlait de « réalisme socialiste » à l’époque de l’URSS. Elle note les contradictions permanentes des wokistes au sein de la culture : « À la fois, on nous explique que seules les minorités peuvent incarner les minorités, et Scarlett Johansson finit par s’excuser d’avoir prétendu jouer un trans, et à la fois les minorités doivent apparaître partout et jouer tous les rôles anciennement dévolus à des types majoritaires ».
Terreur woke
Et Sylvie de me citer un certain nombre de drames provoqués cette année par les militants wokes. « En mettant en avant le politique, le wokisme asphyxie l’artistique. Mais les talibans du mouvement, ce sont les trans ». Graham Lineham, auteur d’une série à succès dans les années 90, parce qu’il a pris le parti de la créatrice d’Harry Potter, J.K. Rowling, laquelle défend un féminisme refusant d’assimiler les trans aux souffrances féminines, a été « annulé » de la comédie musicale qu’il préparait depuis sept ans, par les pressions du lobby trans.
« En mettant en avant le politique, le wokisme asphyxie l’artistique. Mais les talibans du mouvement, ce sont les trans »
Sylvie Perez
Quant à Rosie Kay, une chorégraphe à succès d’outre-Manche, après une soirée arrosée avec son équipe où elle parlait de sa volonté d’adaptation d’Orlando de Virgina Woolf, un personnage qui change de sexe au cours des siècles, n’ayant pas pensé spontanément à le faire jouer par un trans, a été sermonnée par ses plus jeunes danseurs avant d’être obligée de démissionner. Tels sont donc les meurtres sociaux et artistiques dont les wokistes se rendent coupables tout en prétendant qu’ils n’existent pas.
L’ennemi polymorphe
C’est en effet l’un des aspects principaux de l’offensive woke : mettre au pas des milliers de productions artistiques, détruire des carrières, réécrire des classiques, terroriser des artistes sans avoir pourtant aucun succès public, ruiner le contribuable pour de la merde et pourtant, prétendre encore que rien n’a eu lieu que dans le fantasme de leurs victimes. Un genre de viol collectif des consciences par des brutes assermentées soutenues par mille collabos. « C’est très difficile de combattre une idéologie violente, multiforme, qui ne s’assume pas telle quelle, conclut Sylvie Perez. Et c’est pour cela qu’il est important de la qualifier ».
C’est du moins ce que l’on peut faire en conclusion de cette enquête où le woke apparaît comme un spectre hantant l’Occident et sa culture, idéologie d’élite anti-élite, omniprésente et marginale, prenant la culture en otage en prétendant ne pas le faire, avec des trans en guise de sections d’assaut. « On a les gestapettes qu’on peut ! » lâcha, en riant, un vieil ami de l’ancienne gauche quand je lui parlais de ce dossier. Comme j’écoute France Inter, je sais que ça, ça ne se dit pas. Restons vigilants et surtout, restons désinvoltes.





