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Membre de l’Institut Royal de Relations Internationales, chercheur au centre UK in a changing Europe, dédié à l’étude des relations entre le Royaume-Uni et l’Europe, et professeur de sciences politiques à l’Université de Kent, Matthew Goodwin nous éclaire sur les ressorts et enjeux de ce psychodrame qui secoue l’Europe.
Propos recueillis par Sylvie Perez
Retour au 23 juin 2016, jour du référendum. Les bookmakers offraient une cote de 9 contre 1 sur la victoire du Brexit. Personne n’y croyait. À contre-courant de tous les analystes, vous aviez prédit ce résultat. Comment ?
D’une part, on observait une forte inquiétude sur le thème de l’immigration. D’autre part la campagne pour le Brexit était plus efficace que celle pour le maintien dans l’Union européenne (UE) qui se focalisait sur les effets économiques intérieurs du Brexit et ne parlait pas d’Europe. Les pro-Brexit se sont prononcés sur l’Europe, sur sa sécurité, sur sa prospérité. Souvenons-nous du contexte : les attentats à Paris, la bombe à l’aéroport de Bruxelles, la crise des réfugiés, autant de défis gigantesques qui n’étaient pas traités.
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En 2015, j’avais publié un livre sur le Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP) ; nous savions que les eurosceptiques étaient mobilisés. Enfin le Brexit semblait l’aboutissement de notre relation conflictuelle avec l’Europe. Le Royaume-Uni (RU) a toujours été un partenaire à part dans l’UE. Et de tout temps, l’identité nationale britannique (et plus particulièrement anglaise) s’est construite contre le continent européen, contre les Français, contre les Allemands, contre les Espagnols, contre le catholicisme.
Avec un taux de participation de 72 %, les Britanniques se sont prononcés à 52 % pour le retrait de l’Union. Quel est le profil de l’électorat pro-Brexit ?
Il y a trois groupes. Une partie de la classe moyenne conservatrice voulait quitter l’UE qu’elle jugeait inefficace. Le deuxième groupe était constitué d’une classe ouvrière économiquement défavorisée qui avait l’impression de ne pas être entendue par l’élite politique et s’inquiétait de la pression migratoire. Enfin, les retraités qui avaient connu le RU d’avant 1972, en dehors de l’Europe, envisageaient sereinement la sortie.
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Ces trois groupes ont totalisé 52 % des votes (même 54 % dans la seule Angleterre, hors Londres). La presse a caricaturé les brexiters, présentés comme les laissés-pour-compte de la mondialisation, une masse d’ignorants et de loosers, vieux, blancs et xénophobes. C’est inexact. Les chiffres montrent qu’un diplômé sur quatre a voté pour le Brexit, un membre des minorités ethniques sur trois et 50 % des 35-42 ans.
Qualifiez-vous le vote de juin 2016 de populiste ?
Pas exclusivement. Parmi les 17,2 millions de brexiters vous aviez un peu plus de 2/3 de sympathisants UKIP. Mais le reste n’avait rien à voir avec le mouvement populiste.
Certains réclament un second référendum. Qu’en pensez-vous ?
Cela tend le débat inutilement. Il y a moins de gens qui ont changé d’avis qu’on ne le dit. Les gagnants du premier référendum se mobiliseraient car ils se sentiraient trahis. Les sondages indiquent qu’un second referendum donnerait un résultat similaire. Et puis, encore faudrait-il en préciser les termes. Si c’est « Voulez-vous sortir ou rester dans l’UE? », on ne sera pas plus informé sur la nature de l’accord de retrait que souhaitent les électeurs.
« La bataille portera sur la dose de pouvoir laissée au niveau supranational par rapport aux souverainetés nationales. » Matthew Goodwin
Si c’est « Souhaitez-vous rester dans l’UE ou êtes-vous en faveur de l’accord négocié par Theresa May? », cela exclut les partisans d’un retrait sans accord. Si c’est « Souhaitez vous un retrait sans accord ou rester dans l’UE? » cela met hors-jeu la partie la plus modérée des pro-Brexit. Un second référendum est peu probable. L’issue la plus plausible est que l’accord négocié par Theresa May soit finalement voté par le Parlement.
Cet accord a été qualifié par ses adversaires de « pire accord imaginable », à quoi les Européens rétorquent que c’est « le seul accord possible ». Ça ressemble à une impasse…
Cet accord reflète le résultat du référendum 52/48. Il ne satisfait personne, mais soyons pragmatique : comparé aux autres options, c’est la solution la plus à même de nous permettre de redéfinir notre relation avec l’Europe.
Peu après le référendum, Theresa May clamait « le Brexit, c’est le Brexit » (Brexit means Brexit), formule sibylline inquiétante. De quel Brexit parlons-nous ?
Les partisans du Brexit ne considèrent pas cet accord comme une sortie de l’Union. Il prévoit une phase de transition qui peut durer indéfiniment, n’assure pas l’indépendance judiciaire, ne met pas fin à la liberté de circuler et n’autorise pas le RU à négocier des accords commerciaux en dehors de l’UE. Ces inquiétudes sont légitimes. Seulement les partisans du Brexit n’ont pas proposé de meilleur accord. Il n’y a pas d’alternative sur la table.
Le Brexit menace-t-il l’intégrité du RU?
C’est un risque certain. Si le backstop rebute les parlementaires, c’est précisément parce qu’il détache l’Irlande du Nord du RU en traçant la frontière RU/Europe dans la mer d’Irlande. Londres, l’Écosse et l’Irlande du Nord ont voté contre le Brexit. L’Angleterre (moins Londres) et le Pays de Galles ont voté pour. La division du pays est profonde.
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Cette fracture va-t-elle s’aggraver ou s’estomper ? Aujourd’hui, ce qui sépare les tenants du Brexit des proeuropéens est plus insurmontable que ce qui sépare travaillistes, conservateurs et libéraux-démocrates. L’électorat ne s’identifie plus aux partis.
Le personnel politique chargé des négociations du Brexit est-il à la hauteur de l’enjeu?
On accuse Theresa May d’être submergée. Mais n’importe lequel des plus brillants dirigeants que le RU a connus depuis 1945 aurait été débordé de la même manière. Le Brexit est un défi politique majeur. Le sujet a épuisé l’exécutif, l’administration, les partis. Il n’y a actuellement aucun projet de politique intérieure qui soit mené. Les deux principaux partis sont pulvérisés.
Le Brexit a révélé les tensions qui couvaient au coeur de notre vie politique. Quant à l’UE, elle doit, pour la première fois de son histoire, négocier la sortie d’un membre, le rétrécissement plutôt que l’élargissement. Elle n’y était pas préparée. Et à observer le cours des négociations, on ne peut que constater l’incapacité des partenaires à répondre de façon efficace à ce défi.
Boris Johnson a milité activement pour la sortie de l’Europe. Interviewé le lendemain du référendum, il semblait effondré alors même qu’il était vainqueur. Que s’est-il passé ?
Boris Johnson avait tout donné dans la campagne du référendum. Il était entré dans le casino politique anglais et avait misé tous ses jetons sur le Brexit. En vérité, aucun des poids lourds du camp eurosceptique ne s’attendait à cette victoire. Johnson s’est alors présenté pour diriger le parti conservateur mais on a considéré qu’il n’avait pas la carrure nécessaire pour devenir Premier ministre. Il continue de nourrir des ambitions de leadership du parti.
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Les sondages le donnent favori pour remplacer Theresa May. En numéro 2 vient Jacob Rees-Mogg. Il est certain que le prochain leader du parti conservateur sera pro-Brexit. Tandis que le prochain leader travailliste sera dans la ligne de Corbyn, plutôt anti-Brexit.
La presse évoque la possibilité d’un schisme chez les travaillistes. Ce serait une espèce d’En Marche anglais ?
Je n’y crois pas. Les Anglais ont été impressionnés par la victoire de Macron mais son image s’est dégradée. À cause de ses problèmes intérieurs avec les Gilets jaunes mais aussi de son échec à mettre en place sa politique européenne. Le « moment Macron » de 2017, qui laissait pensait que Macron représentait l’avenir, et le populisme le passé, ce climax est derrière nous. Le train a déraillé.
Le départ du RU peut-il amener l’UE à entreprendre de nécessaires réformes ?
Le RU ayant quitté la table, il n’y aura plus personne en faveur du libéralisme, de la dérégulation, de la baisse des taxes. La nature de l’UE penche vers un modèle social et régulateur peu dynamique. Je ne suis pas très optimiste sur l’évolution de l’UE. Le grand moment des réformes, c’était 2016. L’Europe n’a pas saisi cette occasion. Prenez le problème de la libre-circulation.
On a refusé de discuter des frontières intérieures, comme de la nécessité de renforcer les frontières extérieures. Encore aujourd’hui, il n’y a toujours pas de politique cohérente face à la pression migratoire et pas d’unité européenne.
En décembre, l’accord de retrait a été rejeté par le Parlement, obligeant Theresa May à retourner négocier à Bruxelles. Michel Barnier s’est alors empressé de prévenir: « L’Europe est unie ».
Nous avons vu Luigi di Maio rendre visite aux Gilets jaunes. Il y a des désaccords profonds entre les membres de l’union. En septembre dernier Jean-Claude Junker déclarait, dans son discours sur l’état de l’Union : « Le vent souffle à nouveau dans les voiles européennes ».
Or l’Allemagne va mal, l’Italie est dirigée par les populistes, la Hongrie et la Pologne montrent des signes d’autoritarisme, les prévisions économiques pour la zone euro sont sombres, l’Europe (comme le RU) va subir de plein fouet la récession chinoise.
#Archipelfrançais / Prénoms arabo-musulmans ? : « Ce qui peut inquiéter, en revanche, ça signifie une perte d’attractivité du modèle culturel français (..) Ce qui nous guette, c’est le multiculturalisme» @grazianijulie, éditorialiste à @MagLincorrect#24hPujadas #LCI #La26 pic.twitter.com/hSNRhJoF9O
— 24h Pujadas (@24hPujadas) March 8, 2019
Les années à venir seront difficiles pour tout le monde. Qui plus est, Merkel et Macron sont affaiblis; il n’y a pas de leadership européen. Chaque fois que je vais à Bruxelles, tout ce que j’entends, ce sont des critiques à l’adresse des Anglais qui ont fait le mauvais choix. Mais si j’en crois ce qui se dit à la City, dans le secteur bancaire et les services, le bilan est clair: « L’Europe n’est ni réactive, ni dynamique, ni unie ».
L’UE aurait intérêt à se remettre en question. Les élections européennes seront un premier test. Voyons ce qui va se passer au printemps prochain, qui va l’emporter, des socio-démocrates ou des populistes. L’enjeu n’est pas que d’autres États quittent l’Union. Marine Le Pen ne parle plus de Frexit, les Démocrates suédois ont déclaré qu’ils ne feraient pas campagne pour quitter l’UE. La bataille portera sur la dose de pouvoir laissée au niveau supranational par rapport aux souverainetés nationales.
Votre livre sur le populisme soutient l’idée que cette force politique est installée en Europe et n’est pas près de disparaître. Pourquoi ?
C’est une erreur de considérer ces mouvements comme une pathologie. Le populisme est intrinsèque à la démocratie. C’est un peu comme l’oncle alcoolique au dîner de Noël, il est là, assis à votre table, il fait partie de la famille. Vous n’avez peut-être pas envie qu’il soit là mais vous n’allez pas lui demander de quitter la table.
Certains présentent le populisme comme un phénomène conjoncturel, qui serait lié à la crise de 2008, à celle de l’euro, des réfugiés etc., façon de se rassurer en se disant que ça passera.
Parce qu’on est incapable de comprendre ces mouvements et d’y répondre. Comme dans les cures de désintoxication, la première étape, c’est d’accepter le problème. Les démocraties traversent actuellement cette étape.
« Vous les voyez monter, comme une lèpre, un peu partout en Europe », disait Emmanuel Macron en juin 2018…
Les démocraties libérales peuvent se montrer incroyablement intolérantes envers d’autres options politiques. Si je vous dis que je suis en colère car je ne me reconnais pas dans les institutions, vous devez répondre autre chose que « Vous ne devriez pas penser ainsi ».
C’est une erreur de considérer ces mouvements comme une pathologie. Le populisme est intrinsèque à la démocratie. C’est un peu comme l’oncle alcoolique au dîner de Noël, il est là, assis à votre table, il fait partie de la famille. Vous n’avez peut-être pas envie qu’il soit là mais vous n’allez pas lui demander de quitter la table.
Il y a des mots que l’on n’entend pas assez en politique. Dignité, reconnaissance, respect, ces choses comptent énormément. La social-démocratie les a oubliées. Le populisme est le fruit des manques de la social-démocratie. Le succès du populisme c’est l’échec des démocraties libérales.
Le UKIP, grand gagnant du référendum de 2016, a disparu. Nigel Farage a quitté la direction du parti. Pourquoi ?
L’UKIP avait tout obtenu : un référendum, la victoire du Brexit et le parti conservateur qui reprenait toutes leurs revendications sur l’immigration, l’éducation, l’Europe. Le populisme anglais est un cas intéressant: ils ont eu tout ce qu’ils réclamaient.
Sauf le pouvoir.
On en reparle dans deux ans si vous voulez. Nous sommes dans une passe difficile. Les pro-Brexit ne seront pas satisfaits de l’accord, les anti-Brexit vont espérer de Corbyn qu’il nous maintienne dans l’Europe ce qu’il ne fera pas. On va voir émerger un parti qui ressemblera au UKIP. Le paysage politique britannique sera alors très différent.
NATIONAL POPULISM, THE REVOLT AGAINST LIBERAL DEMOCRACY
Roger Eatwell et Matthew Goodwin
Penguin Press
384 p. – 10,86 €
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